France - Jeudi noir en perspective

Nicolas Sarkozy a participé hier à une rencontre entre les élus de Châteauroux et des sans-emploi.
Photo: Agence Reuters Nicolas Sarkozy a participé hier à une rencontre entre les élus de Châteauroux et des sans-emploi.

Paris — Il y a un an, le président Nicolas Sarkozy avait ironisé en affirmant que, dorénavant, quand il y avait une grève en France, personne ne s'en apercevait. La grève générale qui se produira demain risque pourtant de ne pas passer inaperçue. La France s'apprête en effet à vivre un de ces grands mouvements de débrayage dont elle a le secret.

Crise économique aidant, non seulement le secteur public devrait être au rendez-vous, mais on s'attend à ce que les syndiqués des entreprises privées participent à la mobilisation qui réunit huit organisations syndicales. Déjà, on sait que les transports en commun seront largement perturbés. Les chemins de fer seront les plus touchés, comme d'habitude. La journée s'annonce comme un calvaire pour tous ceux qui ne pourront pas prendre congé. Le métro parisien devrait aussi être très paralysé. On prévoit que 70 % du trafic aérien pourrait être annulé.

Le mouvement devrait s'étendre à la Poste, à France Télécom, aux écoles, aux collèges, aux lycées, à la radio et à la télévision publiques, à EDF, à GDF Suez, à la construction navale ainsi qu'aux hôpitaux. La Ville de Paris prévoit que deux enseignants sur trois seront en grève. Les banques et les fabricants automobiles, où les mises à pied se multiplient, pourraient être perturbés.

Faire sortir la vapeur

«Il y aura énormément de monde», annonçait Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT. Son collègue de la CFDT, François Chérèque, parle d'un «cri de colère». À l'Élysée, on suit de très près ce mouvement qui s'annonce massif. Un porte-parole a confié au quotidien Le Figaro que la mobilisation sera très forte «parce qu'elle permettra aux Français de faire échapper la vapeur». Selon les sondages, entre 69 % et 75 % des Français soutiennent les grévistes. De grandes manifestations devraient se dérouler dans les principales villes.

Les organisations syndicales, pourtant plus divisées que jamais, ont signé un appel unitaire afin que leurs membres ne soient pas «victimes d'une crise dont ils ne sont pas responsables». Elles réclament plus d'investissements publics pour la relance, des allégements de cotisations sociales et l'annulation de 30 000 suppressions de postes prévues dans la fonction publique. Sur leur liste de revendications, les leaders syndicaux s'en prennent même à la spéculation, aux paradis fiscaux et à l'opacité du système financier international.

L'appel à la grève est soutenu par le Parti socialiste, qui a renoué avec un certain radicalisme depuis l'élection de Martine Aubry au poste de secrétaire générale et la nomination de Benoît Hamon, représentant de la fraction la plus radicale, à celui de porte-parole du parti. Hier, avec les autres partis de gauche et le centriste François Bayrou, les députés socialistes ont d'ailleurs tenté en vain de faire adopter une motion de censure contre le gouvernement.

Sarkozy comprend

Nicolas Sarkozy a expliqué qu'il comprenait l'inquiétude des Français, mais qu'il ne comptait pas «arrêter les réformes», ni «décider en fonction de ce qui est écrit dans le journal ou de ce que dit celui qui crie le plus fort». Selon le ministre de la Fonction publique, Eric Woerth, il y a d'autres moyens de se faire entendre «que de descendre dans la rue un peu traditionnellement, comme on le fait depuis 30 ou 40 ans en France, avec les mêmes banderoles». Les manifestations de demain représenteront le baptême du feu du tout nouveau ministre du Travail, Brice Hortefeux.

Ce mouvement de grève fait suite au succès des organisations syndicales les plus radicales aux élections prud'homales (le choix des magistrats élus des tribunaux administratifs). Plusieurs syndicats ont récemment raidi leurs positions pour ne pas êtres débordés sur leur gauche. Au gouvernement, on craint que certaines organisations rivalisent de radicalisme et fassent durer le mouvement après le 29 janvier. Une nouvelle réunion intersyndicale aura d'ailleurs lieu le 2 février afin de faire le point. Le même jour, les enseignants chercheurs des universités, aux prises avec une réforme de la recherche, ont menacé de lancer une grève illimitée.

On mesurera le succès de cette mobilisation en la comparant aux grandes manifestations contre le contrat première embauche (CPE) du premier ministre Dominique de Villepin. Le 28 mars 2006, plus d'un million de personnes avaient alors envahi les rues de Paris.

On s'attendait hier à ce que les mesures destinées à assurer un service minimum dans les transports et les maisons d'enseignement soient peu respectées. Le secrétaire général du syndicat Force ouvrière, Jean-Claude Mailly, annonçait d'ailleurs sur Europe 1 que leur application représentait un «point de conflit dur» et qu'il y avait «des lignes à ne pas franchir».

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Correspondant du Devoir à Paris

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