Les dessous de la libération d'Ingrid Betancourt

Le président français, Nicolas Sarkozy, embrassant l’ex-otage des FARC Ingrid Betancourt à l’aéroport militaire de Villacoublay, près de Paris, le 4 juillet dernier.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le président français, Nicolas Sarkozy, embrassant l’ex-otage des FARC Ingrid Betancourt à l’aéroport militaire de Villacoublay, près de Paris, le 4 juillet dernier.

Paris — Chacun se souvient des images de liesse entourant l'arrivée d'Ingrid Betancourt à Paris après sa libération, le 2 juillet dernier. Après six ans de martyre, l'ancienne candidate à la présidence colombienne retrouvait sa famille, le président Sarkozy jubilait et les services du Quai d'Orsay n'hésitaient pas à revendiquer un rôle majeur dans cette libération. Une fois l'émotion retombée, il faut aujourd'hui constater que la France n'était pour rien dans ce sauvetage. Il se pourrait même que la stratégie adoptée par la présidence française depuis le début ait joué contre la libération d'Ingrid Betancourt.

C'est la thèse que défend avec une profusion de détails l'ancien correspondant de l'AFP Jacques Thomet qui vient de publier un dossier accablant: Les Secrets de l'opération Betancourt (Fayard). Pendant six ans, soutient Thomet, la France s'est faite le jouet des narcoguérilleros des FARC et de leur allié, le président du Venezuela, Hugo Chávez. Son opposition à toute intervention militaire et au président colombien, Alvaro Uribe, n'a fait que prolonger le calvaire de l'otage que l'armée colombienne avait repérée dès 2002.

«Jamais les FARC n'ont eu la moindre intention de libérer Ingrid Betancourt, affirme le journaliste qui vit aujourd'hui à Paris. Ils la considéraient comme leur "poule aux oeufs d'or". Nous en avons aujourd'hui la preuve.» L'échec diplomatique français avait déjà été constaté par des observateurs aussi sérieux que le grand reporter de L'Express Axel Gylden, l'ex-correspondant du Monde et collaborateur de Radio-Canada, Bertrand de La Grange, et le spécialiste de la Colombie Daniel Pécaut, de l'École des hautes études en sciences sociales de Paris. Thomet a eu accès à une partie des 37 000 fichiers remis à Interpol et retrouvés dans les ordinateurs de Raul Reyes, le numéro deux des FARC assassiné par l'armée colombienne quatre mois avant la libération de Betancourt. Les guérilleros n'y ont jamais de mots assez forts pour qualifier le butin de guerre extraordinaire que représentait pour eux Ingrid Betancourt.

Les «Pieds nickelés»

Si l'ancienne candidate à la présidence de la Colombie est aujourd'hui libre, c'est grâce à une opération minutieusement préparée par les services secrets colombiens à l'insu de la France. Exaspéré par les remontrances françaises, le président Alvaro Uribe s'est finalement résolu à ordonner l'opération Jaque (mise en échec). Pendant des mois, un commando a préparé dans le plus grand secret l'assassinat en territoire équatorien de Raul Reyes, le numéro deux des FARC. L'armée bolivienne profita ensuite de la désorganisation de la guérilla pour infiltrer son réseau de communications. L'opération aurait été inspirée de la libération en 1976 de 256 otages par un commando israélien en Ouganda. Le 2 juillet, neuf militaires colombiens se firent passer pour les militants d'une organisation humanitaire et libérèrent sans le moindre coup de feu 15 otages, dont trois Américains et Ingrid Betancourt. Dans les jours précédant la libération, le gouvernement Uribe aurait même volontairement berné la France en faisant croire à la relance des négociations avec les FARC par l'envoi de nouveaux émissaires.

«Jamais la France n'a été mise au courant, dit Thomet, pour la raison qu'elle n'a jamais cessé de défier, avec la famille Betancourt, le gouvernement d'Alvaro Uribe pourtant élu par une majorité de la population.» Au fond, dit-il, Paris s'est toujours trompé sur la nature des FARC, considérées comme une organisation terroriste depuis 2002 par l'Union européenne. «Les FARC ont réalisé jusqu'à 3000 enlèvements par année. Elles ont même kidnappé des enfants de 24 mois.» Or, la première condition exigée pour la libération d'Ingrid Betancourt a toujours été inacceptable pour le gouvernement Uribe: la cession aux rebelles d'un territoire démilitarisé de 115 000 km2, plus de deux fois la superficie de la Suisse.

L'improvisation a de toute évidence marqué l'action diplomatique française. Comme lorsque le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Dominique de Villepin (ancien professeur et ami personnel d'Ingrid Betancourt), prend sur lui d'envoyer, malgré le refus de la Colombie, un commando de 11 agents qui seront immobilisés par la police brésilienne à Manaus dans leur avion Hercule C-130. Une opération que le président Chirac jugera digne des «Pieds nickelés».

«Avec la rivalité entre Villepin et Sarkozy, la libération d'Ingrid Betancourt devient un enjeu pour obtenir des dividendes politiques», affirme Thomet. En 2003, la France s'est littéralement fait rouler dans la farine, dit-il. Croyant avoir versé une rançon aux FARC, les diplomates découvrent avec stupeur que les guérilleros n'en ont jamais vu la couleur. Thomet croit que le montant se situait entre 25 et 100 millions de dollars américains et qu'elle aurait été versée par l'intermédiaire de la société pétrolière Total. L'information a évidemment été démentie par le Quai d'Orsay.

Sarkozy fait monter les enchères

Jacques Thomet n'est pas le seul à penser que, devenu président, Nicolas Sarkozy a utilisé l'affaire pour «faire remonter à tout prix sa popularité». En mai 2007, croyant faire plier les FARC, il obtient la libération du criminel Rodrigo Granda qualifié de «médiateur de paix». Sans résultat. Par la suite, la France accueille généreusement la famille de Raul Reyes. Mais rien n'y fait. Le 20 novembre 2007, Sarkozy reçoit Hugo Chávez à l'Élysée avec la sénatrice Piedad Córdoba, proche des FARC. Cela n'aurait pas empêché cette dernière de déclarer qu'elle n'avait «rien à foutre de la proposition de Sarkozy». Selon les fichiers informatiques de Raul Reyes, elle aurait même ajouté: «Ne libérez surtout pas Ingrid.»

Les bonnes relations de Sarkozy avec Hugo Chávez ont peut-être permis de libérer quelques otages, dont Clara Rojas, admet Thomet. Mais pas Ingrid Betancourt. Le journaliste dénonce le double discours de Sarkozy qui prêchait la fermeté avec le Hamas, mais négociait en sous-main avec les FARC. Lorsque, le 1er avril 2008, il donne du «Monsieur» au chef des FARC, Manuel Marulanda, il ne sait pas qu'il est mort depuis le 26 mars. L'envoi d'un avion le 2 avril alors que l'on croit Betancourt mourante — ce qui est faux — sera qualifié de «clownerie» par l'agence ANNCOL, liée aux FARC.

«Les Colombiens ont été révoltés par l'attitude méprisante de la France qui a concentré tous ses efforts sur Ingrid Betancourt et ignoré les autres otages, moins médiatiques», dit Thomet. Parmi eux, il y avait pourtant une Française: Aïda Duvaltier, qui s'était constituée prisonnière à la place de son mari malade et qui est décédée dans un anonymat presque complet.

Ingrid Betancourt a annoncé qu'elle publierait l'an prochain un livre sur sa détention. À Paris, les conjectures vont bon train sur l'avance astronomique qu'elle aurait reçue. Peut-être ce livre permettra-t-il d'éclaircir les circonstances de son enlèvement. Thomet est convaincu qu'il tient en partie à sa propre insouciance. Il cite la thèse du photographe Alain Keler selon qui la candidate se serait jetée dans la gueule du loup pour redresser sa cote de popularité qui n'était plus que de 0,3 %. «Le 23 février 2002, elle se rend à San Vicente par la route malgré les mises en garde des services de sécurité, rappelle Thomet. Elle refuse ensuite d'obtempérer aux premiers barrages des rebelles qui lui disent de rebrousser chemin.»

Finalement, conclut le journaliste, seule la stratégie d'Uribe aura payé. L'ancien maire de Medellin à la poigne de fer avait d'ailleurs été élu pour en finir avec les FARC. Il bénéficie pour cela de l'appui des États-Unis qui participent au Plan Patriote destiné à combattre le trafic de cocaïne. Cinq ans plus tard, les FARC sont en débandade. Le décès et la reddition de quelques-uns des principaux dirigeants semblent avoir porté un coup mortel à l'organisation. «Même si Nicolas Sarkozy en a recueilli plus de publicité, dit Thomet, c'est Uribe le vrai gagnant de cette histoire.»

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Correspondant du Devoir à Paris
16 commentaires
  • Philippe Morin - Inscrit 12 novembre 2008 03 h 40

    Ce sera à lire

    Si l'article du Devoir est exact et que "L'armée bolivienne profita ensuite de la désorganisation de la guérilla pour infiltrer son réseau de communications." ce sera assez intéressant. L'armée bolivienne? Vous en êtes sûr M. Rioux?

  • Gabriel RACLE - Inscrit 12 novembre 2008 06 h 07

    Fiction ou réalité?

    Comme le dit la chanson, « c'est un beau roman, c'est une belle histoire », et c'est certainement une source de profits pour l'auteur et l'éditeur. Mais il faudrait avoir l'autre versant de l'histoire pour porter un jugement objectif sur toute cette affaire. Pour l'instant, on est loin du compte. Il faut se méfier, en France, de l'anti-sarkozysme rampamt, presque à tous les coins de rue!
    Affaire à suivre donc.

  • Éric Mccomber - Inscrit 12 novembre 2008 06 h 36

    Je veux un portable identique

    Je voudrais connaître la marque du portable de Reyes ! Un ordinateur capable de résister à une frappe aérienne pour ensuite livrer des tas de fichiers, ça impressionne !

    Non seulement la coque doit être faite de cellules de céramique de qualité astronautique, mais le système de mémoire ne peut qu'être protégé par un système révolutionnaire, d'une technologie quasi extra-terrestre.

    Peut-être s'agit-il là de la même matière miracle qui avait servi à fabriquer la légendaire balle magique qui a tué Kennedy, blessé un passager, ricoché dans la voiture, sur la rue, puis sur un réverbère, avant d'égratigner l'oreille de Ronald McDonald, rebondir contre le casque d'un quart arrière en plein match, pour finalement retomber intacte dans la civière du président en fin de soirée.

    C'est cher, comme technologie ?

    En tout cas, je crois sans rechigner que les chefs révolutionnaires ne protègent pas les données de leurs disques durs. Je crois aussi aveuglément à la bonne foi du gouvernement États-unien dans sa lutte contre la drogue. Et donc, j'ai une foi inébranlable dans ces infos dont l'AFP tient à me gaver, dussent-ils passer par les meilleurs journalistes des meilleurs journaux.

    Allez ! Hop.
    Avalons.


    É.
    Nîmes, Fr

  • Serge Charbonneau - Inscrit 12 novembre 2008 07 h 24

    Crédibilité, bons et méchants

    Crédibilité, bons et méchants.

    Ce livre me fait penser au rapport officiel sur le 11 septembre 2001 rédigé par l'équipe Kean-Hamilton.

    Il représente la version officielle et nous replace les bons et les méchants.

    Il semble que toute la vérité, rien que la vérité et juste la vérité soit dite par M. Thomet.
    M. Thomet est un digne représentant de cette Agence de Franche Propagande (AFP). Il aurait été surprenant qu'un discours plus nuancé soit sorti de sa plume.

    Le bon, même plus que bon: Alvaro Uribe.
    Les méchants, totalement méchants: Les FARC.
    Le crosseur, pas crosseur à demi, Hugo Chávez.

    Les personnages sont en place, bien définis dans leur rôle de bons et de méchants et voilà, il n'y a plus de doute.
    Un personnage «au dessus» de tout soupçon, un personnage d'une crédibilité journalistique à toute épreuve et s'appuyant sur des gens dont la crédibilité est aussi blindée, nous livre LA vérité. M. Thomet, un des rares à avoir pu analyser les célèbres ordinateurs de Raul Reyes, nous livre les «preuves» que cet ordinateur contient (sic).

    La mauvaise foi des Hugo Chávez et de Piedad Córdoba est clairement établie et bien lustrée.
    Ces gens sont des fourbes sans coeur qui se sont toujours foutus du bien-être des otages et de leur libération.
    Quant à Sarkozy, De Villepin et les autres, ce ne sont que des opportunistes politiques et des naïfs incroyables qui se sont laissés entraîner à donné du "Monsieur" à un personnage ignoble comme Marulanda.

    M. Robitaille nous livre le contenu de ce livre «béton» (sic), pour éliminer et sceller les doutes qui pourraient subsister dans nos esprits concernant tous ces personnages.

    Le grand gagnant de M. Jacques Thomet est le blanc comme neige, l'honnête Alvaro Uribe.
    Le rôle de l'armée US est négligeable, «les services secrets colombiens» sont les maîtres d'oeuvre de cette opération humanitaire fantastique.

    Un tel livre nous fait oublier que le général en chef de l'opération Jaque a démissionné la semaine dernière parce que les preuves de corruption et de lien avec les organisations paramilitaires commettant des massacres devenaient trop limpides.
    Ce livre nous fait oublier que depuis deux mois, le gouvernement Uribe est clairement pointé du doigt pour ses méthodes musclées contre la population paysanne et pauvre qui revendique de meilleures conditions de vie.

    Ce livre rehausse le fameux plan Patriote des US et tout le côté bien des bons (sic).

    Ce bouquin ne fait en aucune sorte la lumière sur quoi que ce soit et est un livre de démagogique de propagande. Un livre qui se base sur la "crédibilité" de l'auteur, sur les "preuves" (sic) des fameux ordinateurs miraculeux et sur les rumeurs auxquels on nous impose une opinion béton.
    La démagogie consiste à vous livrer une conclusion sans fournir un minimum de matière factuelle vérifiable. M. Chávez a pensé ou Mme Córdoba aurait déclaré... on peut faire penser et dire ce que l'on veut aux bons comme aux méchants.


    Je vous conseille de visionner l'excellent reportage-enquête de la télé française de Michel Peyrard concernant les circonstances entourant la capture de Mme Bétancourt:

    "Les secrets d'un enlèvement"

    Disponible sur AOL Video

    http://video.aol.com/video-detail/ingrid14avi/4354

    http://video.aol.com/video-detail/ingrid24avi/1092

    http://video.aol.com/video-detail/ingrid34/7808567

    http://video.aol.com/video-detail/ingrid44/9425534


    Le monde des FARC et de la Colombie à l'instar de la planète entière n'est pas fait de purs bons et de totalement méchants.
    Le journalisme sérieux ne s'appuie pas sur des sources non vérifiables et sur des rumeurs.
    Le journalisme sérieux n'impose pas de conclusion, il nous livre des faits.

    Ce livre a été une commande pour peaufiner l'aiguillage de l'opinion et pour masquer la réalité colombienne.

    Serge Charbonneau
    Québec

  • Brun Bernard - Inscrit 12 novembre 2008 08 h 53

    Sans intérêt vraiment.

    L'auteur du livre "croit" que la rançon était de tel montant; que l'État Colombien a préparée seule cette opération; que nous avons des preuves qu'elle fut préparée par le américains et les Israéliens au dire de Betancourt et des autres otages libérés mais il faut comprendre l'espagnol car cela ne fut pas nécessairement traduit. On nous parle des ordinateurs et de leur contenu mais sans preuves comme la façon de faire de Bush et de son administration. Le courage de Betancourt n'est pas nécessairement une embrouilla pour faire remonter sa côte. Il y a foule documents à ce propos... M Obama refuse des accords avec la Colombie parce que ce pays ne respecte pas les Droits de l'homme. Obama, hier, vient de refuser un deal à ce sujet. Il y aurait une analyse politique pour un spécialiste de la question à faire. De quel droit ce M Thomet a-t-il eu accès à des archives considérées comme secrètes et pas d'autres journaleux? Nous savons que M Thomet mène des croisades anti-gauches, qu'il critique tout ce qui se trouve à gauche ou tout ce qui est progressiste. Qu'il n'aime pas Betancourt du tout : «Mais pour qui se prend cette ex-otage colombienne ? « écrira-t-il sur elle pour sa marche du 2 novembre qu'elle voudrait être accompagnée par Obama sans avoir invité Sarkozy (cf. au Blog de Thomet et de son odeur insipide de raciste bien franchouillard). Un Thomet qui considère la Colombie comme un pays démocratique, la rigolade et Obama n'st pas d'accord avec lui : «un régime démocratique », lire l'article sur Pinochet dans el blogue de Thomet. Il aime aussi prendre référence sur LePen et ses belles idées ou réactions (cf. au texte dur les Beurs du blogue à tabac de M Thomet.). En tout cas il aime bien Uribe. M Thomet est plus un propagandiste anti Human Rights comme son blogue le démontre qu'un journaliste d'investigation. Voilà ce que l'on peut savoir un tout petit et c'est déjà beaucoup sur M Thomet l'Indépendant. Ce n'est pas pourri en qu'il a vécu à Nice.
    Pour preuve comme quoi ce Thomet est un propagandiste sans foi ni loi et pro-dictatrue, vois ce site dont il faudra lire aussi els commentaires :

    http://libertesinternets.wordpress.com/2008/01/12/

    Que vous défendiez la Colombie et un état corrompu, c'est votre affaire. Que vous acceptiez les "réflexions" d'un journaliste qui veut faire du scoop comme d'autres de la soupe, c'est votre affaire. Que vous profitiez de dénigrer Chavez de mille façons tordues au nom d'une idéologie de droite dont vous êtes le porte-parole innocent ou conscient, qu'importe, vous le faites, c'est aussi votre affaire mais cela n'a rien à voir avec un VRAI travail de journaliste qui nous informe. D'ailleurs nous en savions largement autant avant que ce livre ne sorte, on ne voit pas comment il peut accabler le gouvernement français et Sarkozy en particulier. Autrement dit, votre article n'est pas sérieux, il n'y a rien de nouveau là-dedans, vraiment rien de nouveau et la perspective politique de droite dont vous exprimez le cynisme est de mauvaise augure pour croire à un travail objectif et rigoureux de vos autres articles à venir. Ne croyez pas tous les ragots que vous récoltez dans les poubelles de l'histoire. On mettra tout ceci dans l'amateurisme dont vous faites preuve.