La visite du pape à Paris relance le débat sur la laïcité

Benoît XVI
Photo: Agence Reuters Benoît XVI

Paris — L'arrivée à Paris hier du pape Benoît XVI pour une visite de quatre jours a relancé le débat sur la laïcité, qui couve en France depuis l'élection de Nicolas Sarkozy. Le président n'aura rien ménagé pour cette première incursion du Saint Père en terre française depuis l'élection des deux hommes.

Nicolas Sarkozy a accueilli Benoît XVI à l'aéroport avec son épouse, Carla Bruni. Seul Nelson Mandela avait eu droit à un tel honneur auparavant. «La foi n'est pas politique et la politique n'est pas une religion», avait déclaré le pape dans l'avion, soucieux de ne pas attiser un débat relancé depuis quelques mois par l'élection d'un président qui ne craint pas d'exprimer ouvertement sa foi chrétienne, contrairement à la tradition française.

Le président avait mobilisé tous les membres du gouvernement, les anciens présidents et plusieurs centaines de personnalités politiques et religieuses afin d'accueillir le pape à l'Élysée dès son arrivée. «Se priver de religion serait une folie, une faute contre la culture et la pensée», a-t-il déclaré, rappelant la contribution «incontestable» de l'Église à l'histoire de la France et du monde. «Nous assumons nos racines chrétiennes», a poursuivi celui qui défend depuis des mois ce qu'il nomme une «laïcité ouverte», capable de dialoguer avec les religions.

Le pape a quant à lui rappelé «la fonction irremplaçable de la religion pour la formation des consciences», tout en estimant qu'«une nouvelle réflexion sur le vrai sens et sur l'importance de la laïcité est devenue nécessaire». Il a ensuite rencontré les représentants de la communauté juive.

Dans l'après-midi, deux ans jour pour jour après sa très controversée conférence de Ratisbonne sur la foi et la raison, la violence et l'islam, Benoît XVI a prononcé un discours très remarqué devant 700 artistes et intellectuels regroupés au collège des Bernardins, qui vient d'être rénové. Sous les voûtes gothiques du XIIIe siècle, on retrouvait tout le gratin intellectuel français, du philosophe Michel Serres aux écrivains Régis Debray et Daniel Pennac.

Dans un français exceptionnel, le Saint Père s'est livré à une évocation vibrante et érudite des origines de la culture européenne. La recherche de Dieu a «fondé la culture de l'Europe», a-t-il dit, rappelant les origines de la culture monastique. «La recherche de Dieu requiert une culture de la parole», dit le pape, qui souligne que la bibliothèque était une «partie intrinsèque du monastère». Selon lui, l'écriture a néanmoins «besoin de l'interprétation», et pour cela elle exclut «tout fondamentalisme» de même que «l'arbitraire subjectif». Le pape a conclu sur un thème qui lui est cher. Selon lui, une «culture purement positiviste» et scientifique reléguant Dieu dans le seul domaine subjectif ne peut mener qu'à «une capitulation de la raison» et à «un échec de l'humanisme». Malgré une visite jugée délicate, hier à Paris, le pape semblait avoir conquis cet auditoire sélect, qui n'a pas fini de disséquer les nuances de son discours.

Ce qui n'a pas empêché la polémique suscitée par Nicolas Sarkozy de se poursuivre. La plupart des observateurs ont jugé que le président était hier en retrait par rapport à son discours prononcé à Saint-Jean-de-Latran, à Rome, le 20 décembre dernier. Il avait alors déclaré que, «dans la transmission des valeurs et de l'apprentissage entre le bien et le mal, jamais l'instituteur ne pourra remplacer le curé ou le pasteur.»

La religion et la République

Pour de nombreux Français, en matière de religion, Nicolas Sarkozy en «fait trop», selon l'expression du quotidien Libération. «La France a déjà assez de problèmes pour ne pas ouvrir de nouvelles polémiques», a estimé Julien Dray, porte-parole socialiste. Même position du côté du Conseil national des associations familiales laïques, selon lequel Sarkozy a abandonné le modèle français pour adopter «le modèle américain, qui mélange allègrement la bannière de Dieu et la politique». À l'aube de cette visite, le quotidien Le Monde a jugé bon de préciser que «les religions ont leur place dans la société. Mais la République est neutre». Irrités par l'importance accordée à cette visite, les journalistes de la chaîne France 2 ont protesté contre le déplacement du journal télévisé de 13 heures pour suivre le pape en direct.

Le successeur de Jean-Paul II arrive en France avec l'image d'un conservateur, selon certains, ou d'un philosophe, selon d'autres. Même si 53 % des Français ont une opinion plutôt bonne de lui, 62 % estiment que sa venue concerne «uniquement les catholiques».

En fin de journée, Benoît XVI a longé les quais de la Seine en papamobile jusqu'au parvis de la cathédrale Notre-Dame, pour célébrer les vêpres devant une foule massée depuis des heures. Des milliers de jeunes catholiques sont venus de toute l'Europe, souvent avec leur sac de couchage au dos. Quelque 3500 policiers et gendarmes ont été mobilisés. On s'attend à ce que 250 000 personnes assistent aujourd'hui à la messe que prononcera Benoît XVI sur l'esplanade des Invalides. Demain, 200 000 fidèles devraient participer à la célébration du 150e anniversaire des apparitions de la Vierge Marie devant la grotte de Lourdes.

À ce pape philosophe obsédé par le rapport qu'il juge indissociable entre raison et chrétienté, le président Sarkozy a offert hier une édition originale des Provinciales, le chef-d'oeuvre de Blaise Pascal, qui était à la fois croyant et homme de science.

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Correspondant du Devoir à Paris

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