France - Edvige, le fichier de police qui suscite la fureur

Paris — La création en France d'un fichier de police permettant de recenser hommes politiques, syndicalistes et même des mineurs de 13 ans «susceptibles de porter atteinte à l'ordre public» a suscité la fureur d'associations et contraint le président Nicolas Sarkozy à lâcher du lest.

Devant le tollé provoqué par ce fichier, la présidence a indiqué hier soir que M. Sarkozy avait demandé l'ouverture rapide d'une concertation»qui devra être «suivie de décisions pour protéger les libertés».

Le gouvernement avait auparavant tenté de calmer la polémique en promettant des garanties et des aménagements.

Le fichier, à l'acronyme d'Edvige pour Exploitation documentaire et valorisation de l'information générale, a été créé par un décret publié le 1er juillet et sera géré par la direction centrale de la sécurité publique (DCSP), héritière depuis l'été des Renseignements généraux, longtemps considérés comme une police politique.

Avec Edvige, le gouvernement entend ficher «les individus, groupes, organisations et personnes morales qui, en raison de leur activité individuelle ou collective, sont susceptibles de porter atteinte à l'ordre public», dit le texte officiel du décret.

La police pourra y puiser des données à caractère personnel concernant des personnes physiques âgées de 13 ans et plus, comme leurs numéros de téléphone et adresses électroniques, mais aussi des renseignements sur des signes physiques particuliers ou le comportement.

Le fichier doit en outre regrouper les données relatives aux personnes «ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique», ou jouant un «rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif».

«Police: le fichier Edvige fait peur», titrait hier le quotidien populaire Le Parisien, à propos de cet outil informatique où pourront être rassemblées des données sur le patrimoine, les comportements, les orientations politiques et, craignent certains, sexuelles de centaines de milliers d'individus.

Le PS juge ces concessions insuffisantes et demande un débat parlementaire, tandis que le collectif d'opposants annonce une série d'actions pour le 16 octobre, jour de la Sainte-Edwige.

Dans la soirée, le président Nicolas Sarkozy a décidé de réunir à l'Elysée sur ce dossier le Premier ministre, François Fillon, la ministre de l'Intérieur, Michèle Alliot-Marie, le directeur général de la police, Frédéric Péchenard, et le patron de la direction centrale du Renseignement intérieur, Bernard Squarcini, a-t-on appris de source proche de l'Intérieur.

Les principaux dirigeants syndicaux et les patrons, qui seront parmi les principales cibles du fichier, ne sont pas en reste. Ils y sont tous farouchement hostiles.

Une pétition, lancée par des centaines d'associations et ayant recueilli 120 000 signatures, a demandé sa suppression, alors que 13 recours ont été déposés devant le Conseil d'État, la plus haute juridiction administrative en France, qui doit rendre fin décembre sa décision sur sa légalité.

Le trouble s'est propagé jusque dans le gouvernement où le ministre centriste de la Défense Hervé Morin s'est interrogé publiquement sur certains contenus du fichier, y voyant «un curieux mélange des genres». La secrétaire d'État aux droits de l'homme Rama Yade a plaidé pour que soient apportées des précisions et des clarifications sur la question des orientations sexuelles des personnes fichées.

Hier, la ministre de l'Intérieur Michèle Alliot-Marie a promis des aménagements pour limiter le fichage des jeunes de 13 ans et s'est dite prête à inscrire dans une loi toutes les garanties nécessaires aux libertés publiques pour mettre en oeuvre Edvige.

En outre, les autorités envisageraient désormais de sortir du fichier les renseignements concernant l'orientation sexuelle et la santé des personnes et s'interrogeraient sur l'opportunité de ficher des personnalités.

Mme Alliot-Marie estime cependant qu'Edvige n'est que la reprise de l'ancien fichier des Renseignements généraux créé en 1991 et «adapté aux évolutions du droit» et assure que son utilisation sera «strictement encadrée».

Pour l'avocat pénaliste Jean-Marc Fédida, «Edvige est la possibilité de mettre en fiches l'intégralité de la population française».

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