Entrevue avec Alain Bideau - Le Centre Jacques Cartier accueillera l'an prochain son centième membre

Ami et mentor de longue date, l’ancien premier ministre Raymond Barre, décédé en août dernier, a influencé de manière décisive la vie d’Alain Bideau, directeur et fondateur du Centre Jacques Cartier. Photo: Centre Jacques Cartier
Photo: Ami et mentor de longue date, l’ancien premier ministre Raymond Barre, décédé en août dernier, a influencé de manière décisive la vie d’Alain Bideau, directeur et fondateur du Centre Jacques Cartier. Photo: Centre Jacques Cartier

Les Entretiens Jacques Cartier ont 20 ans. Une occasion pour se réjouir, mais surtout pour réfléchir à ce que l'avenir réserve au Petit Davos qui réunit chaque année près de 3000 Rhônalpins, Québécois et Canadiens. Le directeur et fondateur du Centre Jacques Cartier, Alain Bideau, nous fait part de ses projets.

L'idée était audacieuse: tisser des liens durables entre des acteurs français, québécois et canadiens provenant des milieux économique, financier, politique, universitaire, culturel et scientifique et les réunir dans un immense réseau construit à l'échelle de la région Rhône-Alpes. Telle était la proposition faite par Alain Bideau au Dr Charles Mérieux il y a 23 ans de cela. «C'est un projet fou, mais je vais vous aider», a alors répliqué le réputé médecin lyonnais. Ainsi sont nés le Centre Jacques Cartier et ses Entretiens annuels, dont le Dr Mérieux fut le président du conseil d'administration jusqu'à sa mort en 2001.

La folie s'est révélée plus que rentable. Au fil des ans, les Entretiens Jacques Cartier ont acquis le statut de «Petit Davos» — en référence à la ville où se tient chaque année le Forum économique mondial —, devenant ainsi «l'un des principaux opérateurs de la coopération entre la France et le Québec», selon Alain Bideau, directeur du Centre.

Ce grand entremetteur entre le Vieux Continent et le Nouveau Monde, au carnet d'adresses québécois bien fourni, a su créer l'événement qui déplace le plus grand nombre de Canadiens en France chaque année. Depuis leur création, les Entretiens ont pu compter sur la participation de plus de 3500 orateurs et personnalités du Québec.

Célébrant cette année son vingtième anniversaire, l'incontournable rendez-vous a rassemblé plus de 600 conférenciers et quelque 2500 participants, dans une vingtaine de colloques qui se tenaient à Lyon du 30 novembre au 5 décembre.

Ces rencontres ont abordé des thèmes brûlants d'actualité: le vieillissement des infrastructures — sujet choisi bien avant l'effondrement du viaduc de la Concorde —, l'innovation, les transports en commun, l'avenir du logement social, le commerce équitable, l'investissement responsable, les relations hommes-femmes, le design et le packaging responsable, la médecine régénératrice, les nanotechnologies, les délinquants mineurs...

Le Fonds Jacques Cartier: une force motrice

Les Entretiens ne seraient pas ce qu'ils sont aujourd'hui sans l'apport substantiel des partenaires du Fonds Jacques Cartier. Quarante entreprises publiques et privées y ont adhéré depuis 1991, moyennant une mise de fonds qui varie de 10 000 à 25 000 dollars pour les Québécois et les Canadiens et de 8000 à 25 000 euros pour les Français. En 2007, l'organisation a accueilli en son sein la Ville de Montréal, l'Agence métropolitaine de transport, le ministère des Transports du Québec, l'Institut national de la recherche scientifique, le Barreau de Lyon et Axa Private Equity.

En plus de financer les colloques, les membres du Fonds participent activement à l'élaboration des Entretiens. Ils soumettent de nombreuses propositions de colloques au comité scientifique et contribuent ainsi à faire de l'événement un véritable «laboratoire d'idées», pour reprendre l'expression d'Alain Bideau. Ce dernier estime que les partenaires, par leur diversité et leur multiplicité, forment une masse critique facilitant l'introduction de préoccupations à la fois citoyennes, politiques et intellectuelles dans la programmation.

Le grand manitou des Entretiens en veut pour exemple la suggestion du colloque sur le logement social par le Conseil général du Rhône, ou encore celle de la Caisse de dépôt et placement du Québec à propos du vieillissement des infrastructures.

«Les Entretiens Jacques Cartier apparaissent aux membres comme l'opérateur idéal pour organiser un séminaire ou un colloque qui peut leur procurer une visibilité internationale», observe le démographe de formation, qui est directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique.

Réflexion 2009-2012

L'an prochain, le Centre Jacques Cartier comptera 100 membres parmi ses rangs — qui incluent également les partenaires du Fonds. Bien que réjouissante, cette croissance pose cependant des défis de taille à Alain Bideau. «La fragilité des Entretiens n'est certes pas intellectuelle, estime-t-il. Elle réside plutôt dans une personnalisation peut-être excessive du financement, puisque je suis la personne qui fait ce travail exclusivement.»

Une bonne partie de la structure de l'événement repose en effet sur les épaules d'Alain Bideau. Ce grand manitou, s'il en est un, a mis à profit son entregent exceptionnel pour persuader les grandes et petites organisations d'épouser sa cause. «La facilité de convaincre va-t-elle un jour s'émousser? Je ne crois pas. J'ai 61 ans. Je peux sans doute diriger le Centre pendant encore dix ans, mais je songe tout de même à trouver un moyen de pérenniser les Entretiens. L'essence de Jacques Cartier, c'est de vouloir mettre sur pied un réseau qui, en passant, existe bien au-delà de ma personne.» La solution? La création d'une fondation d'utilité publique qui, en plus de consolider les Entretiens, pourrait susciter l'intérêt de grandes fondations privées nord-américaines.

Alain Bideau a d'autres projets en tête. Ces derniers Entretiens ont marqué la fin d'un cycle et le début d'une réflexion pour la période 2009-2012. «J'aimerais renforcer les partenariats avec l'Europe et la Suisse, de même que développer une collaboration avec l'Asie, notamment le Viêt-nam et le Cambodge, a-t-il déclaré lors de la cérémonie d'ouverture, le 2 décembre dernier. Comme je crois beaucoup à l'intergénérationnel, j'espère créer des Entretiens "off" avec des jeunes qui se traduiraient par une manifestation ludique.»

Les Entretiens en deuil

Mais avant de se lancer dans cette analyse stratégique, le Centre doit se trouver un nouveau président, qui succédera à Raymond Barre, décédé en août dernier. Le remplaçant aura d'importants souliers à chausser. L'ancien premier ministre français et son prédécesseur, le Dr Charles Mérieux, ont été «deux présidents extraordinaires», de l'avis de M. Bideau. «Mon choix se fera entre une grande personnalité nationale du monde économique qui, naturellement, a un lien avec Lyon, ou un universitaire reconnu à l'échelle internationale dans son domaine qui a un rapport avec le Québec et le Canada», révèle le directeur.

Pour lui, le vide laissé par la mort de Raymond Barre dépasse le rôle que ce dernier jouait dans les Entretiens. «C'était un homme d'exception et de conviction», affirme celui qui fut son adjoint pendant six ans. Ami et mentor de longue date, Raymond Barre a influencé de manière décisive la vie d'Alain Bideau. «Sans lui, je ne me serais jamais lancé en politique», dit le directeur du Centre, qui se prépare à défendre son titre de conseiller municipal du 7e arrondissement de Lyon aux élections ayant lieu ce printemps.

Prochain rendez-vous : Québec

Les Entretiens Jacques Cartier 2008 s'amèneront de ce côté-ci de l'Atlantique, du 4 au 10 octobre. Des 22 colloques déjà planifiés, quatre se dérouleront à Québec pour souligner le 400e anniversaire de la ville, les autres se tenant à Montréal.

L'électronique organique, les innovations en infectiologie, la diversité culturelle et religieuse à l'école, le «bien-vieillir», le privé en santé, la représentation des enfants devant les tribunaux, l'avenir des musées, la gouvernance culturelle des grandes villes, la protection du patrimoine ne sont que quelques-uns des sujets qui seront abordés.

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Collaboratrice du Devoir