La Belgique au bord de la déchirure

«Eh bien, on en est un peu plus près aujourd'hui», dit ce franc-tireur de l'information, qui n'a jamais fait les choses comme les autres. «Bien sûr, l'éclatement n'est pas pour demain, mais je voulais faire comprendre à tous qu'il nous pend au nez. J'ai découvert le fossé qui sépare les six millions de Flamands des trois millions et demi de Wallons. Nous vivons déjà dans deux pays séparés. Nous nous ignorons depuis toujours. Aujourd'hui, il n'y a plus de partis nationaux, 75 % des budgets sont déjà gérés par les régions. Et, surtout, il n'y a pas d'opinion publique belge. Bref, la Belgique vit par défaut simplement parce qu'un divorce serait trop coûteux à cause de Bruxelles.»

Symbole de ce fossé qui se creuse un peu plus chaque année, le gouvernement fédéral belge traverse depuis le 10 juin dernier la pire crise de son histoire. Les élections ont plébiscité en Flandre le démocrate-chrétien Yves Leterme, du CD & V, qui a fait bloc avec une petite formation très autonomiste, la Nouvelle Alliance flamande (NVA). En Wallonie, les socialistes sont demeurés le parti majoritaire. Mais les divisions sont si profondes entre Flamands et Wallons qu'Yves Leterme n'est pas parvenu à former sa coalition, appelée l'«orange bleue» (orange pour les démocrates-chrétiens et bleu pour les libéraux). Malgré quatre rapports au roi, l'«explorateur» nommé par celui-ci, le président démocrate-chrétien de la Chambre, Herman Van Rompuy, n'a guère obtenu plus de résultats pour l'instant.

Mais il aura fort à faire. Même les démocrates-chrétiens et les socialistes francophones qui ont gouverné la Belgique depuis toujours ne parviennent plus à tisser des alliances dans leur famille politique de part et d'autre de la frontière linguistique. Si bien que la Belgique pourrait bientôt battre son propre record. C'était en 1988, la crise avait alors duré 147 jours, le démocrate-chrétien Wilfried Martens n'arrivant pas lui non plus à former un gouvernement.

«Mais cette crise n'avait rien à voir avec ce qui se passe aujourd'hui», dit le politologue Jean Faniel, du Centre de recherche et d'information sociopolitique (CRISP) à Bruxelles. «Au moins, on négociait, ce qui n'est pas vraiment le cas aujourd'hui. Et puis, elle annonçait simplement une alternance politique.» À la différence du tabou constitutionnel canadien, la Belgique a périodiquement modifié sa constitution depuis 40 ans afin de contenter le nationalisme flamand, d'une part, et le régionalisme économique wallon, de l'autre. Les prospères Flamands réclamaient plus d'autonomie pour mieux affirmer leur identité alors que les Wallons jouissaient de généreux services sociaux et tentaient de freiner leur déclin industriel. Le dernier compromis en date, les accords de Lambermont, signés en 2001, offraient aux Flamands la tutelle sur les municipalités en échange du refinancement de l'énorme dette des écoles wallonnes.

«Mais il semble que ce petit jeu soit terminé, dit Jean Faniel. Les francophones ne sont plus demandeurs de rien alors que les Flamands n'ont pas l'intention de s'arrêter là. Avant, on jouait au tennis à deux. Maintenant, les Flamands jouent contre un mur. Ils pourraient s'en lasser assez vite.»

Le rapport Allaire flamand

En Flandre, on raconte cette anecdote: un jour, deux Belges se recueillent devant le monument du Soldat inconnu. «Il est flamand ou wallon, ce soldat?», demande l'un d'eux. «Il est évidemment flamand puisque c'était un simple soldat!»

Mais il y a longtemps que les pauvres paysans flamands, qui servirent de chair à canon lors des guerres successives, ont relevé la tête. Les nationalistes flamands aiment dire que, par les transferts de la sécurité sociale, ils font cadeau à chaque Wallon de 1000 ¤ (1500 $) par année. Dans deux ans, la Flandre n'aura plus un sou de dette publique alors que les Wallons traînent un lourd passif. Autrefois illettrés et dominés par une bourgeoisie francophone imbue de sa supériorité linguistique et culturelle, les Flamands produisent aujourd'hui 75 % de la richesse du pays. Et ils n'ont pas l'intention de s'arrêter en si bon chemin.

Pour comprendre la crise actuelle, il faut remonter à 1999, alors que les députés flamands avaient adopté à la quasi-unanimité cinq résolutions réclamant pas moins de 91 réformes, dont un rapatriement massif de compétences vers les régions. Ce qu'on pourrait appeler le rapport Allaire flamand proposait une régionalisation de la sécurité sociale, de la fiscalité, du développement économique et de l'impôt sur les sociétés. Selon ce scénario, le «socle commun» de compétences fédérales, comme on dit ici, ne devait plus se limiter qu'à la défense, à la politique monétaire, à une partie de la fiscalité et aux affaires sociales. À une époque où la Belgique ne fait plus la guerre et où la Banque centrale européenne décide des taux d'intérêt, les élus wallons ont jugé que l'opération n'était pas à leur avantage. Pour la Wallonie, où le taux de chômage peut atteindre 25 % dans certaines régions, la sécurité sociale reste le fondement de l'État fédéral. Les Wallons font d'ailleurs remarquer que les Flamands n'ont jamais demandé la disparition du régime fédéral de pensions. Or la population flamande est plus âgée que la population francophone.

«Nous ne voulons pas la fin de la Belgique mais une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l'entend», dit le sénateur Wouter Beke. En ces temps de crise, le vieil immeuble du sénat flamand à l'architecture chargée est désert. Beke est un des principaux bras droits du démocrate-chrétien Yves Leterme. C'est lui qui a récrit le programme de ce parti, qui a historiquement dominé la vie politique belge, pour lui donner sous couvert de rationalité économique une orientation nettement autonomiste. C'est cette nouvelle orientation qui a permis au parti de former un nouveau bloc électoral avec les indépendantistes du NVA. Yves Leterme n'a-t-il pas récemment déclaré au quotidien français Libération que la Belgique n'est «pas une valeur en soi»? Une telle déclaration aurait été inimaginable dans la bouche d'un démocrate-chrétien il y a quelques années à peine.

Une nouvelle génération

«En Belgique, les opinions et les partis sont déjà confédérés. Seul ce gouvernement est demeuré fédéral», dit Wouter Beke. À 33 ans, ce politicien aguerri est un des plus brillants représentants de la nouvelle élite politique flamande. Nés après la séparation linguistique du pays, survenue en 1960, ses membres ont grandi et fait carrière exclusivement en Flandre et en néerlandais. Chez eux, l'anglais a depuis longtemps supplanté le français comme langue seconde, et ils ont les yeux davantage tournés vers Londres et Amsterdam que vers Liège et Charleroi.

Wouter Beke donne l'exemple du prospère port d'Anvers, devenu le quatrième au monde. «Nous ne pouvons pas y investir parce que les transports et les chemins de fer sont de compétence fédérale. Nous souhaitons aussi réduire l'impôt des sociétés pour attirer plus d'entreprises mais nous ne le pouvons pas. C'est considéré comme un sacrilège en Wallonie. Nous en avons pourtant les moyens. Le problème, c'est qu'il y a une forte identité flamande mais pas vraiment d'identité wallonne. Les Wallons ne tiennent à la Belgique que pour l'argent. Ils représentent la minorité la mieux protégée du monde et rêvent d'un plan Marshall pour redresser leur économie. À force de se frapper à un mur, les Flamands se sont radicalisés. Les Wallons doivent savoir qu'ils ne pourront pas toujours dire non à la majorité du pays. Ils ne le savent peut-être pas, mais ils jouent avec une bombe atomique institutionnelle... »

Vraie mise en garde ou simple surenchère politicienne? À Bruxelles comme à Anvers, on a de plus en plus l'impression d'avoir mis le doigt dans un engrenage que personne ne contrôle totalement. Pour la première fois, les sondages indiquent que les partisans de l'indépendance de la Flandre dépassent les 40 %. Les analystes s'accordent évidemment sur la fragilité de ces chiffres. Il n'empêche que, autrefois limitée au parti d'extrême droite, le Vlaams Belang (qui fait 33 % des voix à Anvers et 25 % en Flandre), la perspective d'une Flandre indépendante traverse aujourd'hui tous les partis politiques.

Même un homme d'affaires flamand aussi respecté que Remi Vermeiren, ancien patron du groupe bancaire KBC, affirmait au quotidien Le Monde que «les différences fondamentales entre la Flandre et la Wallonie, sur le plan économique, politique et culturel, sont trop fortes» pour éviter le mouvement centrifuge. Il estime qu'un des avantages non négligeables de l'indépendance de la Flandre serait de responsabiliser les Flamands autant que les Wallons tout en retirant un argument électoral au parti d'extrême droite, le Vlaams Belang.

Une autre Belgique

«Maintenant qu'on a l'anglais, à quoi sert-il de parler français? Il va falloir que les Wallons s'y fassent», me dit spontanément un chauffeur de taxi d'Anvers. La soixantaine active et grisonnante, Jos Bouveroux a l'impression de voir lentement disparaître la Belgique qu'il a connue. Avec les moules, les frites et les chocolats, la nostalgie n'est-elle pas une autre spécialité belge?

«Autrefois, l'élite belge avait fréquenté les mêmes écoles, elle lisait les mêmes journaux, regardait la même télévision. Ce n'est plus le cas aujourd'hui», dit cet ancien journaliste devenu rédacteur en chef à la télévision publique flamande (VRT).

«Aujourd'hui, la suspicion règne, dit-il. Les Wallons suspectent les Flamands d'avoir un projet indépendantiste caché. Les Flamands sont convaincus que les Wallons ne cherchent qu'à pomper de l'argent de l'État. Mais surtout, dit-il, mes propres enfants ne parlent pas français. Même le roi Albert et le prince Philippe ne sont plus des symboles pour les Flamands comme le fut Baudouin autrefois. Le plus souvent, on rigole de la monarchie. D'ailleurs, dans cette crise, le roi ne semble pas contrôler grand-chose. Mais j'ose espérer qu'on trouvera quand même un compromis. Il ne sera peut-être pas brillant, mais les Belges ne sont pas des révolutionnaires.»

Signe des temps, la présidente de la Communauté française de Belgique, la socialiste Marie Arena, vient de créer une commission dont les travaux dureront un an. Une sorte de commission Bélanger-Campeau, en quelque sorte. Sa mission consiste à définir quelle place les francophones doivent occuper dans la Belgique du XXIe siècle. Parmi les questions pour la première fois ouvertement posée à ce chapitre, on trouve celle-ci: quel avenir pour les francophones si, demain, ils devaient se séparer?

Dans quelques jours, quelques semaines ou peut-être même quelques mois, les dirigeants belges devraient finalement parvenir à résoudre la quadrature du cercle. Plusieurs pensent à un gouvernement de transition qui n'aurait pour tâche que de mener la Belgique aux élections régionales de 2009. À Bruxelles et à Anvers, on conjecture à propos de l'architecture complexe d'une telle coalition. «On peut peut-être former un gouvernement, mais pour réformer la Constitution, il faut les deux tiers de la Chambre et donc l'appui d'une partie de l'opposition, dit Stefaan Walgrave, politologue à l'université d'Anvers. Pour l'instant, je ne vois pas comment ça pourrait tenir debout. Mais rien n'est impossible.»

Toutefois, cela ne changera rien aux tendances qui écartèlent le pays, dit-il. «Les Flamands, toutes tendances confondues, supportent de moins en moins bien de ne pas avoir le poids politique de leur nombre et de devoir tout partager à deux, les budgets comme le nombre de ministres fédéraux.» Un peu comme si le Canada anglais devait se résoudre à n'occuper que la moitié des ministères à Ottawa.

«On peut peut-être former un gouvernement, admet Wouter Beke, mais les questions de fond demeureront les mêmes. Si les francophones n'acceptent pas de lâcher du lest, nous n'aurons pas d'autre choix que l'indépendance.»

Correspondant du Devoir à Paris

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