Entre Sarkozy et Royal, il y a Bayrou - Le troisième homme

François Bayrou
Photo: Agence Reuters François Bayrou

Paris — À deux mois de l'élection présidentielle en France, les sondages créditent toujours le candidat de la droite, Nicolas Sarkozy, d'une victoire. Pendant que la candidate socialiste, Ségolène Royal, semble en voie de réorganiser sa campagne et de mettre fin à une série noire de 23 sondages en baisse, chacun s'interroge sur le rôle que pourrait jouer un troisième homme dans cette élection.

Reste à savoir de qui on parle. En effet, la place incontestée depuis des années de Jean-Marie Le Pen est maintenant revendiquée par un prétendant centriste, le candidat de l'UDF, François Bayrou. Devant la faiblesse de la candidate socialiste, les analystes sont de plus en plus nombreux à croire que ce successeur de Valéry Giscard d'Estaing et de Raymond Barre pourrait jouer un rôle déterminant lorsque les Français se rendront aux urnes, à la fin d'avril.

Crédité en moyenne de 13 % des voix (contre 7 % en 2002), cet ancien ministre de l'Éducation est donc en passe de voler la vedette à Jean-Marie Le Pen. Un récent sondage CSA va même jusqu'à lui accorder 17 % des intentions de vote, contre 15 % au vieux lion du Front national. Les observateurs restent néanmoins prudents, car le nombre d'électeurs de Jean-Marie Le Pen a régulièrement été sous-estimé par le passé. Ces chiffres élevés pourraient aussi ne manifester que l'indécision des électeurs à deux mois du scrutin, indécision qui se réduira inévitablement à l'approche du vote.

Il n'en reste pas moins que c'est la première fois depuis deux décennies qu'un candidat centriste peut prétendre troubler le jeu d'une élection présidentielle. Selon un autre sondage de la société BVA publié le 14 février, 71 % des Français se disent «favorables à un gouvernement mêlant responsables politiques de gauche et de droite ». Or François Bayrou est le seul candidat à l'élection présidentielle qui prétend faire travailler ensemble la gauche et la droite. Même si cette éventualité demeure encore virtuelle, en cas de présence au second tour de l'élection, François Bayrou pourrait ainsi battre à la fois Ségolène Royal (54 % contre 46 %) et Nicolas Sarkozy (52 % contre 48 %).

Le désamour avec Sarkozy

Autrefois considérées comme étant acquises pour le parti majoritaire de droite, les voix de l'UDF ne le sont plus, s'il faut en croire le chef de la formation centriste. François Bayrou ne cache pas son désamour avec le parti de Nicolas Sarkozy, l'UMP, héritière de l'ancien RPR, traditionnellement alliée à l'UDF.

Pourtant, François Bayrou n'a-t-il pas été ministre dans les gouvernements d'Alain Juppé et d'Édouard Balladur entre 1993 et 1997? C'était avant que les gaullistes du RPR, l'ancien parti de Jacques Chirac, ne décident de créer un grand parti destiné à unifier tous les courants de la droite française. Le nouveau parti, l'UMP, a tout fait pour faire disparaître l'UDF et vampiriser ses élus. Et il y est presque parvenu. En 2002, François Bayrou avait pourtant refusé de saborder son parti au profit de la nouvelle formation, ce qui ne l'avait pas empêché de perdre une bonne partie de ses élus. Raillé, vilipendé et sommé de rendre les armes, Bayrou était néanmoins allé au congrès de fondation de l'UMP, alors dirigée par Alain Juppé, mais pour y clamer sa différence.

En 2005, la rupture semble consommée. L'UDF refuse alors de voter la confiance au gouvernement de Dominique de Villepin ainsi que le budget de 2006. La participation du député UDF Gilles de Robien au gouvernement entraîne la suspension de ses fonctions à l'exécutif du parti. François Bayrou et dix de ses députés UDF votent même la motion de censure déposée par les socialistes en 2006 contre le gouvernement Villepin. Une première depuis la création de l'UDF, en 1978.

Un premier ministre de gauche

Chaque fois qu'on interroge François Bayrou sur celui qu'il choisirait comme premier ministre si jamais il devenait président, il nomme l'ancien ministre de l'Économie de François Mitterrand, le chrétien de gauche Jacques Delors. Malheureusement, ajoute-t-il, il est trop vieux pour la tâche. On se souvient qu'en 1995, malgré son prestige dans l'électorat, celui-ci avait refusé la candidature du Parti socialiste, jugeant qu'il n'y recueillerait pas suffisamment d'appui pour le programme qui était le sien. À l'UDF, on fait aussi circuler le nom de Dominique Strauss-Kahn, ancien rival socialiste de Ségolène Royal.

Depuis 2006, l'UDF se définit donc comme un «parti libre», au centre, indépendant des majorités de droite comme de gauche. Ce qui fait dire à plusieurs militants de l'UMP que François Bayrou «roule» de plus en plus pour la gauche. Personne n'ose pourtant imaginer l'hérésie que déclencherait François Bayrou si, arrivé troisième, il se prononçait en faveur de la candidate socialiste entre les deux tours de scrutin. Dimanche dernier, sur la chaîne France 3, il a soutenu que son «objectif est de faire travailler ensemble des gens de sensibilité différente. Je veux faire exploser le mur de verre qui sépare les deux clans. C'est la seule façon pour la France de sortir des difficultés majeures qu'elle traverse».

Alors que François Bayrou évoque simplement la confusion du programme de Ségolène Royal, ses critiques sont de plus en plus tranchées à l'endroit de Nicolas Sarkozy. Elles semblent même parfois plus virulentes que celles qui sont formulées par la candidate socialiste. Le président de l'UDF accuse notamment Sarkozy de manipuler les médias et de se prendre pour le magnat italien Silvio Berlusconi. Il souhaite d'ailleurs faire adopter une loi interdisant aux entreprises participant à des marchés publics d'être propriétaires de médias. On sait que les groupes Lagardère (Paris Match, Le Journal du dimanche, Elle, etc.) de Bernard Arnault (La Tribune, Investir, etc.) et Bouygues (actionnaire de TF1) sont proches de Nicolas Sarkozy.

Un feu de paille ?

Mais le pari est risqué. En juin, aux élections législatives, qui auront lieu un mois après la présidentielle, François Bayrou aura besoin du soutien de l'UMP s'il veut faire élire suffisamment de députés pour conserver un groupe parlementaire à l'Assemblée nationale. À moins de se tailler un espace suffisamment grand avec la présidentielle ou de se faire d'improbables alliés à gauche, l'UDF pourrait jouer carrément son existence. Déjà affaiblie par de douloureuses défections au profit de l'UMP, elle risque de se faire rayer de la carte électorale si elle continue à importuner le leader incontesté de la droite, Nicolas Sarkozy.

Celui-ci a d'ailleurs rompu la consigne qui consistait jusque-là à ignorer cet allié du centre. Non sans malice, il rappelle à Bayrou que «la totalité des parlementaires UDF sont élus avec les voix de la droite et du centre». Cela fait, dit-il, de son programme d'union nationale un projet «curieux».

Au-delà de 15 % d'intentions de vote, François Bayrou devient un véritable problème pour l'UMP, qui commençait déjà à croire à une victoire facile. Un problème qui vient semer encore un peu plus de confusion dans cette élection et qui démontre peut-être surtout l'indécision des électeurs.

Correspondant du Devoir à Paris

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