La justice allemande ne lésine pas dans l'affaire el-Masri - L'Allemagne émet des mandats d'arrêt contre 13 agents de la CIA

Berlin — La justice allemande a annoncé hier avoir délivré 13 mandats d'arrêt contre des agents présumés de la CIA, soupçonnés d'avoir enlevé en 2003 en Macédoine l'Allemand d'origine libanaise Khaled el-Masri, cas le plus notoire de transfert secret attribué au service d'espionnage américain.

«À notre demande, le Tribunal d'instance de Munich a délivré un mandat d'arrêt contre 13 ravisseurs présumés de Khaled el-Masri pour soupçon de séquestration et blessure corporelle grave», a annoncé le procureur général du parquet de la capitale bavaroise, August Stern, à la radiotélévision publique NDR.

Dans un communiqué, le parquet a précisé que ces personnes étaient très vraisemblablement des agents de la CIA. Selon NDR, elles le sont bel et bien et pour la plupart domiciliées en Caroline du Nord. Deux femmes se trouvent parmi les suspects.

Toujours d'après la radiotélévision allemande, les enquêteurs disposent dans certains cas des véritables identités des ravisseurs présumés, qui utilisent de fausses identités dans le cadre de leurs missions.

NDR estime toutefois «qu'une arrestation des suspects sera difficile à mener à bien», rappelant qu'un mandat d'arrêt allemand n'a pas de valeur aux États-Unis et que la justice américaine a jusqu'ici refusé d'aider les enquêteurs allemands. Toutefois, en vertu du mandat d'arrêt allemand, les suspects pourront être arrêtés immédiatement s'ils se rendaient en Europe. Pour une arrestation aux États-Unis, la justice allemande devrait délivrer un mandat d'arrêt international.

L'avocat d'el-Masri a immédiatement salué l'émission des mandats d'arrêt. «Les autorités allemandes n'acceptent pas la manière d'agir criminelle des agents de la CIA contre un citoyen allemand», a dit Manfred Gnijdic, appelant Berlin à demander à Washington des excuses pour le traitement de son client. Le porte-parole du gouvernement allemand, Ulrich Wilhelm, a toutefois indiqué que le dossier était du ressort de la justice et non de la politique.

Le parquet de Munich a indiqué avoir remonté la piste de ces 13 suspects grâce non seulement à la police espagnole mais aussi au parquet de Milan et à Dick Marty, rapporteur du Conseil de l'Europe chargé d'enquêter sur des activités illicites de la CIA.

Âgé de 43 ans, homme d'affaires sans emploi et père de six enfants, Khaled el-Masri a été arrêté en Macédoine à l'occasion d'un voyage fin 2003. Il affirme avoir ensuite été séquestré, puis remis à des agents américains qui l'ont conduit en Afghanistan, emprisonné, battu, harcelé, puis libéré au bout de cinq mois sans qu'aucune charge ne soit retenue contre lui. Selon plusieurs médias, il avait été arrêté à la suite d'une confusion entre son nom et celui d'un homme soupçonné d'être lié aux auteurs des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis.

L'enlèvement d'el-Masri avait commencé à l'aéroport de Palma de Majorque, présenté comme une base importante pour les transferts secrets de terroristes attribués à la CIA, selon Giovanni Claudio Fava, rapporteur d'une enquête pour le Parlement européen.

Se fondant sur un rapport de la garde civile espagnole, NDR affirme qu'el-Masri avait été enlevé par une équipe de 13 hommes et placé à bord d'un Boeing 737 qui avait quitté Majorque le 23 janvier 2004. Khaled el-Masri avait été entendu en octobre 2006 par le juge madrilène Ismael Moreno, qui enquête sur les escales en Espagne d'avions affrétés par la CIA.

Au fil des mois, le cas d'el-Masri est devenu embarrassant pour les autorités américaines et allemandes.

En novembre, la Cour d'appel fédérale de Richmond (Virginie) avait commencé à examiner un recours de l'Allemand. Washington considère que ses accusations concernent des activités secrètes, que la CIA ne peut ni confirmer ni démentir sans nuire à la sécurité nationale.

Quant aux autorités allemandes, elles ne cessent de répéter qu'elles n'ont pas favorisé l'enlèvement, qualifiant d'«infamants» tous les soupçons sur une contribution active ou un «silence complice» de Berlin.