Suède: une ministre qui sort du lot

Il ne lui manque que la blondeur, et éventuellement une quinzaine de centimètres. Pour le reste, Nyamko Sabuni est terriblement suédoise. Elle en a l'attitude, une façon sans complexe d'aborder la vie, bardée d'idées simples, la manière directe de parler, un sens de l'efficacité plutôt froid, le style vestimentaire, costume noir ce jour-là.

Depuis le mois d'octobre, cette ex-députée du Parti libéral est la première ministre noire de Suède, dans le nouveau gouvernement de droite. Cela la touche peu. Le fait d'être identifiée comme noire en tout cas. «Tant mieux si cela envoie un signal positif pour d'autres.» Mais elle a peu de choses à dire sur la couleur de sa peau. Elle ne semble pas en avoir souffert. Elle préfère de beaucoup clamer qu'elle adore le fait d'être ministre.

«Je suis curieuse, c'est un défi. Et puis, je trouve cela très amusant de prendre des décisions. Je ne ressens aucune angoisse», dit-elle en arpentant les couloirs du ministère de la Justice, dont elle dépend, bien qu'elle ait largement de quoi occuper des bataillons de fonctionnaires, puisqu'elle a écopé de l'intégration, de l'égalité, de la jeunesse, de la démocratie, des grandes villes et de la consommation.

«Il y avait eu des députés dans ma famille, mais pas de médecin. Alors j'avais voulu être le premier médecin. Je n'ai pas donné suite. Mais je suis en tout cas la première à être ministre. Et j'ai parfois l'impression que les gens viennent me voir pour que je les soigne.» Nyamko Sabuni sourit. Cela semble d'ailleurs être sa seconde nature, en plus de son assurance. Elle se décrit elle-même comme «une femme joyeuse et heureuse».

Feu nourri de critiques

À peine nommée, cette joyeuse nature a affronté un feu nourri de critiques: «islamophobe», «l'oncle Tom du gouvernement», «immigrée professionnelle», «chasseuse de musulmans», etc. Une éditorialiste d'un journal libéral décréta que moins elle en ferait, mieux cela serait. Des associations musulmanes ont lancé une pétition pour obtenir sa démission. Tout cela glisse sur elle sans l'émouvoir. Elle adore les débats conflictuels dans un pays où l'on ne supporte que les discussions consensuelles.

Seule sa couleur de peau trahit son ascendance étrangère. Elle assume les positions tranchées qu'elle a adoptées bien avant d'être ministre, mais qui, pour elle, tendent à protéger les jeunes filles issues de l'immigration victimes de la culture de l'honneur. Au sommaire de ses propositions: un examen gynécologique obligatoire des jeunes filles afin de prévenir l'excision, l'interdiction du voile pour les jeunes filles de moins de 15 ans, la suppression du financement public des écoles privées à caractère religieux, la criminalisation du mariage forcé.

Le séculaire contre le religieux

Sans plus sembler s'en formaliser, elle a d'ailleurs expliqué que ces propositions dataient «d'avant» et que, désormais, elle se pliait à la politique du gouvernement, qui n'avait pas fait siennes ces idées. Mais elle reste persuadée du bien-fondé de son combat. Pour elle, ce n'est pas le christianisme contre l'islam, «mais le séculaire contre le religieux». Il se trouve, selon elle, que ce sont les musulmans qui sont visés quand on parle de risque à cause du poids de la religion dans la vie publique, «mais cela ne fait que rappeler ce risque en général, quelle que soit la religion».

La ministre vient d'une région de culture musulmane, mais elle est non-croyante. Certains ont salué l'arrivée d'une Condoleezza Rice, la secrétaire d'État américaine noire. Difficile de ne pas y voir plutôt une Ayaan Hirsi Ali, l'ancienne députée néerlandaise d'origine somalienne. Même âge, même famille politique, même lutte contre l'excision, même jeunesse en exil avec un père militant politique, même religion musulmane, même si les deux femmes ont vécu tout cela de manière bien différente.

Nyamko Sabuni n'a connu ni le voile, ni l'excision, ni la culture de l'honneur. Elle est née en exil au Burundi il y a trente-sept ans, entourée de sa mère puis de plusieurs frères et soeurs. Elle ne se connaît aucun modèle. À la maison, au Burundi, où la politique était omniprésente, il y avait des portraits de Mao et de Lénine. Son père, militant socialiste du Zaïre (l'actuelle République démocratique du Congo), a connu les prisons de Mobutu. Mais la famille ne manquait de rien.

Aucun mauvais souvenir

Son père avait réussi à fuir le Zaïre pour rejoindre la Tanzanie, où il fut adopté par Amnesty International. La Suède l'a accueilli en 1980. En tant que réfugié politique, il a bénéficié immédiatement d'un logement dans une banlieue typiquement suédoise et, très vite, d'un emploi. Un départ idyllique. L'année suivante, Nyamko et sa famille sont arrivés. La jeune fille, âgée alors de 12 ans, est plongée dès le premier jour dans une classe fréquentée uniquement par des enfants suédois.

De sa jeunesse suédoise, elle ne conserve aucun mauvais souvenir. Une intégration modèle, en douceur. Quelques études de droit, elle s'intéresse aussi un peu à la politique d'immigration. Mais de discrimination, aucune. Elle n'en a qu'une connaissance théorique, elle l'avoue. «C'est en écoutant les autres que je l'ai découverte, que je me suis engagée et que je me retrouve ici.»

Elle habite aujourd'hui dans le quartier bourgeois de Stockholm. Elle a rejoint le Parti libéral, qui veut volontiers mettre la pression sur les étrangers pour les pousser à mieux apprendre le suédois et à se lancer sur le marché du travail.

«D'habitude, en Suède, les immigrés décrivent la diversité de façon très émotionnelle et sentimentale», raconte Sten Hage, qui a travaillé avec elle sur la diversité dans l'entreprise au sein de l'agence de communication Geelmuyden-Kiese. Rien de cela chez elle, ni dans les propos ni dans l'attitude. «Elle se comporte en fait comme ces ingénieurs qui discutent d'une question.» Un ton très nouveau de la part des immigrés.

Elle a dit vouloir devenir premier ministre. Certains ont d'ores et déjà pris date.