Les nouveaux amis de Dieudonné

Dieudonné discute avec le numéro 2 du Front national, Bruno Gollnish.
Photo: Agence France-Presse (photo) Dieudonné discute avec le numéro 2 du Front national, Bruno Gollnish.

Paris — Le célèbre humoriste français Dieudonné, très populaire au Québec, où il se produit presque chaque année, serait-il sur le point d'appeler à voter pour l'extrême droite? «Je n'appellerai pas à voter Le Pen, mais je ne dis pas non plus qu'il ne faut pas», dit celui qui ne craint plus de s'afficher auprès du leader du Front national.

Dimanche dernier, le sulfureux humoriste s'est présenté à la fête du Front national, où il a serré la main de son président, Jean-Marie Le Pen, et même porté son macaron quelques instants. Les deux hommes ont échangé des amabilités. Dieudonné a ensuite invité le couple Le Pen à son prochain spectacle. Précisons qu'en France, aucun représentant des grands partis politiques n'ose se montrer aux côtés de Jean-Marie Le Pen, connu pour ses propos antisémites. En 1989, Dieudonné s'était d'ailleurs présenté à Dreux contre la candidate du Front national Marie-France Stirbois, qu'il traitait alors de raciste.

Depuis, Dieudonné dit avoir radicalement changé d'opinion. Il faut «cesser de dire que cet homme-là est le diable», a-t-il déclaré sur la chaîne LCI. «Il y a une rumeur qui ne correspond pas à la réalité.» Dans une entrevue publiée sur le site Internet grioo.com, Dieudonné se découvre même des points communs avec Le Pen: «Tous deux, nous avons connu une diabolisation extrême», dit-il.

Dimanche, le leader du Front national lui a rendu la politesse en déclarant que s'il lui «manquait une voix pour être élu à la présidentielle», il serait «content que ce soit celle de Dieudonné. C'est un Français comme les autres. Il est bienvenu à la fête de l'Union patriotique».

Plusieurs observateurs ont vu dans ce rapprochement une alliance atypique entre deux hommes connus pour leurs propos controversés sur les Juifs. L'éditorialiste du Nouvel Observateur parle de «deux champions de la judéophobie». Jamais, écrit Jacques Julliard, les détracteurs les plus acharnés de Dieudonné n'auraient «osé rêver confirmation aussi éclatante de la dérive d'un humoriste qui ne fait plus rire personne». Selon Dieudonné, la raison est ailleurs. Après avoir caressé le projet de se présenter lui-même à la présidence, l'humoriste a dû abandonner, faute de pouvoir recueillir les 500 signatures obligatoires d'élus. Mais il considère aujourd'hui que l'élection de Jean-Marie Le Pen pourrait «créer les conditions d'un séisme politique prérévolutionnaire. [...] Pour cela, il faut créer des ponts et discuter».

Selon Dieudonné, Jean-Marie Le Pen pourrait même «révolutionner la république». Il explique sa stratégie ainsi: «Il serait un président qui ne peut pas gouverner car n'ayant pas de majorité. Il n'a pas un seul député à l'Assemblée. Comme nous sommes dans un régime parlementaire, nous aurions des élections législatives ensuite qui seraient passionnantes puisque là, toutes les cartes seraient redistribuées et on irait vers une sixième constitution.» Dieudonné prétend que cette «stratégie» est envisagée «un peu partout dans les milieux altermondialistes d'extrême gauche».

Le comédien se félicite d'ailleurs du discours moins extrémiste que tient Jean-Marie Le Pen depuis qu'il s'est retrouvé au second tour de l'élection présidentielle en 2001. «Le discours de Le Pen aujourd'hui est beaucoup plus soft, dit-il, et d'ailleurs plus souple que celui de Sarkozy, qui aime se faire prendre en photo à côté des avions d'expulsés.»

Ces déclarations n'ont pas tardé à provoquer des réactions. Le quotidien L'Humanité parle de «la dérive d'un humoriste qui n'est plus drôle du tout». Selon Jacqueline Sellem, «de provocation en provocation, au nom d'une "cause noire" qu'il entend utiliser dans un jeu malsain de mise en concurrence des victimes, Dieudonné s'emploie à semer la confusion et flirte de plus en plus souvent avec l'antisémitisme». Sur RTL, le politologue Alain Duhamel ne voyait dans cette nouvelle amitié avec l'extrême droite qu'«une étape logique dans la trajectoire de Dieudonné».

On se souviendra que l'humoriste franco-camerounais avait provoqué un scandale sur la chaîne France 3 en personnifiant un colon israélien faisant le salut nazi. En mars dernier, il a été condamné à 5000 euros d'amende pour incitation à la haine raciale à la suite des propos qu'il avait tenus dans Le Journal du dimanche, où il traitait les Juifs de «négriers reconvertis dans la banque». Dans la même veine, en 2005, il avait qualifié les commémorations d'Auschwitz de «pornographie mémorielle».

Depuis ses frasques télévisuelles, l'humoriste a depuis longtemps perdu la faveur des médias français. Récemment, à l'émission de Radio-Canada Tout le monde en parle, le chanteur et comédien Patrick Bruel a d'ailleurs déploré la trop grande tribune qu'on lui a accordée au Québec.

Correspondant du Devoir à Paris