Nicolas Hulot, le trublion vert

Nicolas Hulot
Photo: Nicolas Hulot

Paris — Ira? Ira pas? Un personnage inattendu a soudainement fait irruption dans la campagne présidentielle française au cours des jours derniers. Il est venu de là où l'on ne l'attendait pas, c'est-à-dire du monde du «showbiz» autant que de l'écologie. Il a le nom du héros d'un film de Jacques Tati et le physique d'un éternel fils de bonne famille. Coqueluche de la télévision privée, Nicolas Hulot est une sorte de David Suzuki à la française en beaucoup moins sérieux.

Depuis des années, il survole les forêts amazoniennes en ULM et descend le Zambèze en canot pour en rapporter des images saisissantes dont on ne sait jamais très bien si elles sont destinées à mettre en vedette cet Indiana Jones hexagonal ou à alerter la population sur l'urgence écologique. Son émission, Ushuaïa (TF1), qui a déjà atteint sept millions de téléspectateurs, a d'abord été un «magazine de l'extrême» avant de se reconvertir dans un sujet tout aussi vendeur: la «nature».
La semaine dernière, la conférence qu'il avait convoquée pour faire part à la presse d'une éventuelle candidature tenait donc autant de l'événement médiatique que du prêche écologique. On y remarquait pêle-mêle plusieurs membres du gratin parisien, comme Julien Clerc, les réalisateurs Mathieu Kassovitz et Luc Besson, les comédiens Anémone et Antoine de Caunes ainsi que l'écrivain Érik Orsenna. Sans oublier le Québécois Hubert Reeves qui, sous ses allures de mage, est devenu en France une incontournable caution scientifique.

Alors, Nicolas Hulot président? Il semble que ce ne soit pas si simple. Mais on apprendra que celui que l'on a surnommé le «télécolo» y pense et y réfléchit. Bref, que rien n'est arrêté, mais que tout est possible. Pour l'heure, l'animateur-producteur vient de publier un livre au succès assuré qui porte le même titre que ce «pacte écologique» qu'il propose aux candidats à l'Élysée. Aux plus verts d'entre eux de saisir la proposition au vol. Affaire de «lucidité», dit-il. De quoi s'agit-il au juste? Ni plus ni moins que de faire de la France le pays modèle en matière d'écologie.

Pour cela, il fait cinq propositions à mettre en oeuvre sans attendre. La première consiste à nommer une sorte de «vice-premier ministre chargé du Développement durable». La seconde est une «taxe-carbone» sur l'utilisation des énergies fossiles (pétrole,

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gaz, charbon) qui s'appliquerait aussi bien aux entreprises qu'aux particuliers. À ceux qui jugent injuste pour les plus pauvres le remplacement d'une partie de l'impôt sur le revenu par une taxe à la consommation énergétique, il demande s'il est «social et acceptable de laisser s'installer une pénurie de ressources».

Hulot exige de plus, et c'est un sujet délicat dans un pays comme la France, une réforme urgente de la politique agricole afin que les subventions soient réorientées vers les cultures biologiques. L'agriculture est la deuxième source de gaz à effet de serre en France. Pour accélérer le mouvement, les caféterias des écoles et des ministères ne devraient servir que des repas «bios». Hulot suggère enfin une politique d'éducation et de sensibilisation à l'écologie ainsi que la création d'une grande école de l'écologie.

Le lancement du livre avait été judicieusement précédé, début novembre, de la publication d'un sondage révélant que 43 % des Français approuveraient sa candidature à l'Élysée. Les enquêtes d'opinion révèlent aussi qu'il est perçu comme la personnalité qui représente le mieux «la défense de l'environnement pour la présidentielle». On comprendra donc pourquoi la classe politique évite d'égratigner cette Jeanne d'Arc de l'effet de serre à côté de qui tous rêvent de se faire photographier.

Prenant la balle au vol, le candidat socialiste Laurent Fabius a invité Hulot à devenir son ministre du Développement durable. Hulot a aussitôt décliné l'invitation car, dit-il, l'éventuel ministre devra avoir «une expérience institutionnelle forte». Et le président lui? On n'en saura pas plus. La ministre de l'Environnement, Nelly Olin, a jugé ces propositions «très intéressantes» tout en précisant qu'«il y a déjà un certain nombre de choses qui ont été mises en oeuvre». La candidate verte Dominique Voynet l'a invité à travailler avec elle tout en soulignant que Hulot n'a jamais eu «à se colleter à la réalité». Ségolène Royal se dit simplement «en phase» avec ces propositions. Quant au premier secrétaire du Parti socialiste, François Hollande, il juge son intervention «nécessaire», mais sa candidature «pas utile». Même le candidat de la droite nationaliste Philippe de Villiers, à qui l'on ne connaissait aucune ferveur écologiste, s'est découvert «une espèce de parenté» avec lui.

Plusieurs éléments du programme Hulot sont par ailleurs déjà dans les plates-formes électorales. L'idée d'une taxe environnementale a été reprise par Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Celle d'un vice-premier ministre responsable du Développement durable est défendue par Laurent Fabius. Il n'y a guère de candidat qui ne parle pas de réchauffement climatique.

Même si les écologistes se recrutent à gauche et à droite, on estime que c'est à gauche que l'éventuelle candidature pourrait faire le plus mal. Le candidat Hulot n'a rien pour plaire aux socialistes qui sont déjà sous le choc de l'annonce récente de la candidature de Jean-Pierre Chevènement, à qui de nombreux militants attribuent la défaite de 2002. Quant aux Verts, on ne sait pas s'ils se remettraient d'une telle candidature. Répondant à une question du Figaro, le philosophe Pierre-André Taguieff, qui applaudit à cette démarche «dépolitisée», a estimé qu'elle pourrait faire «sauter le système» et favoriserait «surtout le Front national».

La fiche politique de Nicolas Hulot n'est par ailleurs peut-être pas aussi vierge qu'on l'imagine. Il n'y a pas beaucoup de chefs politiques qui ne l'aient rencontré, n'aient sollicité son opinion et ne se soient fait photographier à ses côtés. L'an dernier, Hulot avouait même être «la caution de la bonne conscience des politiques». N'a-t-il pas été l'ami et le conseiller de Jacques Chirac qu'il a accompagné au sommet de Rio? À deux reprises, en 2002 et 2004, il a même refusé le ministère de l'Environnement.

Peut-être parce que la politique est une expérience plus extrême que la traversée du lac Baïkal.

Correspondant du Devoir à Paris