France - Villepin cède à la rue

Le premier ministre Dominique de Villepin a sifflé hier la fin de la récréation et a enterré le Contrat première embauche.
Photo: Agence Reuters Le premier ministre Dominique de Villepin a sifflé hier la fin de la récréation et a enterré le Contrat première embauche.

Paris — Après trois mois d'un bras de fer rythmé par des grèves et des manifestations monstres, le premier ministre Dominique de Villepin a sifflé hier la fin de la récréation et a enterré définitivement le Contrat première embauche (CPE). À 24h d'une nouvelle vague de mobilisation générale qui risquait de dégénérer en crise politique, le gouvernement a décidé de remiser définitivement son projet phare qui visait à assouplir les conditions d'embauche des jeunes de moins de 26 ans.

L'annonce d'un «remplacement» du CPE par l'augmentation des subventions à l'emploi des jeunes n'a trompé personne. C'est bien un enterrement de première classe qui s'est déroulé hier. Dès 9h30, après une réunion à l'Élysée, Jacques Chirac annonçait par voie de communiqué qu'une nouvelle mesure allait remplacer le CPE. Dans une brève allocution, le premier ministre a constaté que la situation exigeait «de trouver une issue rapide à la crise».

Sans jamais prononcer les mots abrogation ou annulation, Dominique de Villepin a constaté que «les conditions nécessaires de confiance et de sérénité ne sont réunies ni du côté des jeunes ni du côté des entreprises pour l'application du CPE». Il remplace donc l'article 8 de la loi sur l'égalité des chances, qui ne coûtait rien, par une augmentation de 650 millions de dollars des subventions à l'emploi. «Je regrette de ne pas avoir été compris par tous», a dit le premier ministre selon qui la crise révèle par ailleurs une importante anxiété sociale. L'enjeu est de préserver notre modèle social en l'adaptant.»

Un autre projet de loi remisé

Le CPE ira donc prendre place dans le placard des nombreux projets de loi retirés depuis 20 ans en France à la suite de grandes manifestations de la jeunesse et des salariés, comme le contrat d'insertion professionnelle (CIP), en 1994, et les réformes successives de l'éducation, en 1984, 1986 et 1995. Du côté des syndicats ouvriers et étudiants, on criait évidemment victoire. «Le CPE est mort et enterré», a déclaré Jean-François Martins président de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE). Julie Coudry, présidente de la Confédération des étudiants, a immédiatement appelé à lever les blocages même si ses collègues de deux autres associations (l'UNEF et de la Fidl) disent vouloir «maintenir la pression». Les manifestations étudiantes prévues aujourd'hui sont maintenues, mais risquent de se transformer en défilés de la victoire. En pratique, il ne restait plus hier que 25 universités et 50 lycées bloqués. Les universités de Rennes, Saint-Étienne et Lyon ont aussitôt voté la reprise des cours.

Intenable pression

Depuis plusieurs jours, la pression était devenue intenable. Tout ce que la France compte de personnalités politiques, quelle que soit leur opinion sur le CPE, avait appelé à céder aux manifestants afin de mettre fin rapidement aux blocages. Même Valéry Giscard d'Estaing avait demandé samedi d'annuler le CPE en soulignant que «la désorganisation des institutions» avait atteint en France «un niveau inconnu depuis le début de la Ve République». L'ancien président visait en particulier la décision prise par Jacques Chirac la semaine dernière de promulguer la loi tout en «suspendant» son application, alors même que la Constitution fixe comme première mission au président de veiller à l'application des lois. «Nous avons été au summum de la crise des institutions de la République», soutenait hier le député socialiste Claude Bartolone.

Reste aux parlementaires à boire le calice jusqu'à la lie en discutant dès cette semaine d'un amendement à la loi qu'ils avaient votée trois semaines plus tôt. Ce recul est considéré en France comme un véritable camouflet infligé aux élus de la majorité, aux institutions, mais surtout au premier ministre dont l'emploi était la priorité.

Durant la fin de semaine, les rumeurs de démission du gouvernement ont couru. En 1984, des manifestations de la même ampleur avaient entraîné la démission du gouvernement. D'autant plus que la solution entérinée hier est celle que favorisait depuis plusieurs jours le rival de Dominique de Villepin et ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy. Celui-ci a négocié directement avec les syndicats sous le nez du premier ministre. Il s'apprêtait même à s'attribuer la paternité de la sortie de crise dans une entrevue accordée au quotidien Le Figaro, dont la parution a été reportée à ce matin à la demande expresse de Dominique de Villepin. Visiblement ébranlé, Dominique de Villepin semblait pourtant hier déterminé à ravaler son amour-propre et à demeurer en poste.

Mal en point

Ces deux mois de crise ont achevé d'écorner la popularité d'un président et d'un premier ministre pourtant déjà mal en point. L'un et l'autre ne recueillent plus que 25 % d'opinions positives selon un sondage publié hier par le quotidien Libération. À droite, seul Nicolas Sarkozy sort renforcé de ces deux mois de bras de fer. Le ministre pose depuis quelques jours en partisan du dialogue après s'être longtemps défini comme l'homme de la rupture. Même si la plupart des manifestants qui ont foulé le pavé depuis trois mois venaient de la gauche, les principaux représentants socialistes, à commencer par la favorite des sondages, Ségolène Royal, ont été assez peu présents dans ce combat.

Plusieurs élus sortent amers de cet affrontement. C'est le cas du président de l'UDF (centriste) François Bayrou qui estime que «quand on mesure les deux mois perdus, [...] on mesure le chemin qu'il y a désormais à parcourir pour sortir la France de ses institutions usées et de cette pratique politique d'un autre temps».

Correspondant du Devoir à Paris