RITA FRAPPE - Moins d'ouragans, mais beaucoup plus puissants

Le réchauffement du climat peut favoriser l'émergence d'ouragans de très forte puissance, indiquent deux études américaines récentes, mais de là à affirmer que ce sont les changements climatiques qui en sont la cause, il y a là un pas que les chercheurs ne veulent toujours pas franchir. En effet, l'apparition d'ouragans requiert tout un faisceau de conditions, dont l'augmentation des températures océaniques n'est qu'une composante de cette recette qu'on commence à peine à comprendre.

«Il est évident pour quiconque a analysé les modèles mathématiques utilisés dans la prévision du climat que le réchauffement de la planète peut favoriser la naissance d'ouragans de grande intensité, comme Katrina et Rita», explique Alain Bourque, un chercheur du Centre Ouranos de l'UQAM sur les changements climatiques. «C'est ce que prédisaient et prédisent encore les modèles prévisionnels. Mais ce qui est certain, à court terme, c'est que la fréquence des grands cyclones tropicaux qui frappent les États-Unis va fort probablement déclencher, là-bas, une prise de conscience similaire aux effets du verglas et du déluge du Saguenay, ici au Québec. Avant ces deux événements, qu'on ne peut pas attribuer aux changements climatiques mais qui se situent dans la lignée de ceux qui pourraient bien devenir plus fréquents avec le réchauffement du climat, on n'avait pas beaucoup de crédibilité quand on parlait aux décideurs de ce qui s'en venait. On passait pour des hurluberlus portés à la dramatisation. Mais ces deux événements ont tout changé, surtout les perceptions. Aujourd'hui, les questions qu'on nous pose sont plus nombreuses que les réponses que nous pouvons offrir avec les moyens dont nous disposons!»

Deux études américaines, publiées l'une en juin dans la revue Nature et l'autre il y a 15 jours dans Science, ont lancé un débat de fond sur la contribution des changements climatiques à la formation des ouragans monstres dans l'Atlantique Nord, un réchauffement du climat que l'administration Bush refuse de combattre en se joignant à l'effort international amorcé par les signataires du protocole de Kyoto.

En juin dernier, Kerry Emanuel, du Massachusetts Institute of Technology (MIT), établissait que les ouragans nés dans l'Atlantique Nord et dans le nord du Pacifique avaient augmenté en durée et en puissance au cours des dernières années.

Publiée en septembre dans Science, une étude conjointe du Georgia Institute of Technology et du prestigieux National Center for Atmospheric Research (NCAR) des États-Unis — d'ailleurs financé avec les fonds du gouvernement américain! — affirmait, chiffres à l'appui, que les ouragans monstres, ceux de force 4 et 5 selon l'échelle Saffir-Simpson, avaient doublé en nombre depuis 35 ans, et ce, dans un contexte où le nombre total d'ouragans — toutes intensités confondues — a diminué depuis le début des années 90. En somme, il y en a moins, mais ceux qui naissent sont de plus en plus puissants et parfois dévastateurs. Cette recherche, publiée au moment même où Katrina dévastait La Nouvelle-Orléans, a d'autant plus frappé les milieux politiques américains que les chercheurs y établissaient un lien entre cette intensification du phénomène et l'augmentation des températures des océans, qui n'est évidemment pas sans lien avec le réchauffement du climat.

Dans les années 70, selon cette recherche, le nombre moyen d'ouragans de force 4 et 5 était d'environ dix par année. Depuis 1990, il y en a environ 18 par année. Toujours selon cette étude, les ouragans monstres (de force 4 et 5) constituaient 20 % du grand total dans les années 70, un pourcentage qui a grimpé à 35 % au cours de la dernière décennie. Ces grands ouragans se concentrent dans le nord et le sud-ouest du Pacifique ainsi que dans le nord et le sud de l'océan Indien, et on décèle aussi une légère augmentation dans l'Atlantique Nord. Dans chaque cas, indique l'étude, les chercheurs établissent un lien — un des plus forts jamais établis jusqu'ici en climatologie — avec le réchauffement des océans. Ce qu'ils expliquent moins, c'est la raison pour laquelle cette augmentation des températures coïncide avec une diminution du nombre absolu d'ouragans, toutes intensités confondues, et de leur durée, alors que leur puissance augmente.

Les conclusions des deux études sont d'autant plus importantes pour la communauté scientifique que ces deux recherches sont parvenues à des résultats similaires avec des méthodes différentes.

Historique trop court

Ce qui surprend le plus Alain Bourque dans ces deux études, c'est la diminution du nombre total d'ouragans. Il estime que le lien entre les ouragans et l'évolution du climat sera d'autant plus difficile à établir scientifiquement que les séries temporelles sur leur nombre et leur fréquence sont fort mal documentées: en effet, les horizons sont trop courts. On a par exemple des séries précises sur le site Internet du National Hurricane Center à propos du nombre et de la force des ouragans qui ont frappé les côtes américaines depuis le milieu du XIXe siècle. Mais on n'a pas su avec précision avant les années 70-80 ce qui se passait vraiment en mer, au-dessus des océans, parce qu'on n'avait pas encore de réseaux de bouées ni de satellites et de radars de surveillance. Des navires de haute mer signalaient parfois de fortes tempêtes ou des ouragans, mais ceux qui ont pu observer les ouragans monstres de près n'en sont pas tous revenus, surtout dans ce qu'on a appelé le triangle des Bermudes, où plusieurs ouragans nés au large ont souvent atteint leur amplitude monstrueuse.

La science du climat est plus précise parce que, explique le chercheur du Centre Ouranos, elle fournit des mesures empiriques pour la plupart des régions de la planète, jour après jour, depuis le milieu du XIXe siècle. Avec de telles séries temporelles, les chercheurs peuvent établir des liens plus valables, statistiquement plus fiables, que s'ils ne disposaient que de trois ou quatre décennies de données avec quelques dizaines de données par année, comme c'est le cas pour les ouragans.

Néanmoins, certains phénomènes frappent le chercheur. Dans le Pacifique, raconte-t-il, le nombre d'ouragans cette année a été si élevé qu'on approche de la fin de l'alphabet utilisé pour les nommer. Il a fallu prévoir un autre système si on dépasse la vingtaine d'ouragans dans les deux parties de cet océan. Le cas échéant, il a été convenu de passer à l'alphabet grec: ouragan alpha, bêta, etc.

«Pour un climatologue, devoir envisager pareil changement est un phénomène extraordinaire, dit-il. C'est un peu pareil pour l'Atlantique: entre Katrina et Rita, il y a beaucoup de lettres, qui ont toutes servi à nommer de nouveaux ouragans qui se sont développés en 15 jours et dont on a moins parlé parce qu'ils ne menaçaient pas les côtes américaines.»

De grandes inconnues scientifiques demeurent en ce qui a trait aux causes premières des ouragans, explique le chercheur. On sait que la température de l'eau de mer doit dépasser les 26 °C, ce qui crée des courants ascendants dont l'ouragan a besoin pour prendre du tonus. On sait qu'il faut aussi des «phénomènes déclencheurs comme des vents en haute altitude», provenant généralement de l'Afrique dans le cas des ouragans de l'Atlantique Nord. Mais on ne sait pas comment est actionnée la gâchette qui déclenche l'engrenage climatique. Si les températures chaudes en mer favorisent les ouragans, on sait par contre que le phénomène El Niño, qui réchauffe les climats nordiques, a pour effet paradoxal de réduire la puissance et la fréquence des ouragans tropicaux.

«C'est ce qui explique, ajoute Alain Bourque, que le National Hurricane Center des États-Unis prédisait dès le mois de mars dernier que 2005 serait une année record en matière d'ouragans: pas d'El Niño à l'horizon cette année, mais des températures exceptionnellement chaudes en vue. En réalité, le NHC a très bien fait son travail car, si on se fie aux chiffres disponibles en ce moment, l'année 2005 deviendra la troisième année la plus chaude depuis le milieu du XIXe siècle, après 1998 et 2002. Il y a quand même là matière à réflexion sérieuse, et ce sera certainement le cas aux États-Unis, surtout après qu'un deuxième ouragan comme Rita aura frappé les côtes en moins d'une quinzaine.»