Les pacifistes américains sortent de leur déprime

En octobre 2003, plusieurs milliers de manifestants s’étaient rassemblés à Washington pour protester contre la guerre en Irak.
Photo: Agence Reuters En octobre 2003, plusieurs milliers de manifestants s’étaient rassemblés à Washington pour protester contre la guerre en Irak.

Washington — Le mouvement antiguerre américain se faisait plutôt discret depuis un certain temps. D'abord, les manifestations monstres du début 2003 et leur échec à calmer les ardeurs guerrières du président Bush en ont découragé certains. Puis, la réélection l'an dernier du commander in chief a achevé de faire souffler un vent de déprime sur les pacifistes les plus ardents.

Mais voilà que grâce à une mère Courage du nom de Cindy Sheehan, qui a campé pendant plus de trois semaines le mois dernier devant le ranch texan de George W. Bush, la contestation contre la guerre en Irak reprend le haut du pavé. Cindy Sheehan a perdu son fils en Irak en avril 2004 et a décidé de faire savoir son indignation au président Bush, malgré le refus de celui-ci de la rencontrer.

Ne manquait alors qu'un ouragan dévastateur en Louisiane pour mettre en évidence l'incompétence de l'administration Bush et ainsi porter un ultime coup à l'opinion publique. Aujourd'hui, le mouvement antiguerre s'appuie sur des sondages ravageurs à l'endroit du président et organise ce week-end à Washington ce qui pourrait bien être la plus grande manifestation antiguerre depuis le début de l'intervention américaine en Irak, en mars 2003.

Organisateurs et forces de l'ordre attendent aujourd'hui environ 100 000 manifestants en provenance de plus de 200 villes américaines sur la grande esplanade de la capitale. Le principal rassemblement ainsi qu'une marche autour de la Maison-Blanche se dérouleront aujourd'hui, mais concerts et autres activités se poursuivront aussi demain.

La manifestation, pourtant prévue depuis plusieurs mois, tombe à point. Deux sondages dévoilaient cette semaine que la faveur publique américaine envers Bush et la guerre en Irak atteint de nouveaux creux. Selon une enquête USA Today-CNN-Gallup, 59 % des Américains estiment maintenant que la guerre en Irak était une erreur — un record à cet égard — alors que 67 % des gens n'approuvent pas le boulot du président Bush dans ce dossier. Environ 63 % des Américains sont en faveur d'un retrait partiel ou complet des soldats en Irak.

«Les gens voient que des Américains meurent, que nous dépensons des milliards de dollars et que les déficits budgétaires grimpent, et ils se disent: qu'obtenons-nous en retour?», demande Mark Lance, professeur de philosophie à l'université Georgetown.

«Ce qui est important, c'est de transformer ces opinions de sondages en colère [...]. Il ne s'agit pas seulement de répondre à un sondage, il s'agit d'avoir une indignation totale par rapport à cette administration qui tue des gens et mène notre pays à la faillite. C'est le but de ces rassemblements: faire en sorte que les gens aient la réaction émotive appropriée face à de telles choses», ajoute le philosophe, pour qui la participation à de tels rassemblements est une seconde vocation.

Jusqu'à maintenant, George Bush s'est montré inflexible sur sa politique irakienne. Mais pour certains manifestants, rien n'est impossible. «L'administration américaine pendant la guerre du Vietnam était tout aussi rigide et sans coeur que le régime actuel», lance Forrest Schmidt, un organisateur volontaire du rassemblement de ce week-end.

Souvenirs du Vietnam

Les comparaisons avec la guerre du Vietnam sont inévitables, mais elles mettent surtout en relief un certain nombre de différences. D'abord, malgré la controverse, le conflit irakien n'a tout simplement pas encore atteint la même échelle d'horreur que celui du Vietnam, qui a tué quelque 58 000 soldats américains. Pour l'instant, 1900 Américains sont morts en Irak. N'empêche, 1770 de ces décès sont survenus après que Bush eut déclaré, le 1er mai 2003, que les principales opérations militaires étaient terminées en Irak.

Les différences avec la guerre du Vietnam marquent aussi le mouvement antiguerre. La maison de sondages Gallup a elle-même eu tôt fait de relever que les Américains ont mis trois ans avant de décréter majoritairement que la guerre au Vietnam était une erreur, un cap qu'ils n'ont franchi qu'après 15 mois dans le cas de la guerre en Irak.

«Pour la guerre au Vietnam, le mouvement antiguerre avait une sorte de trajectoire: il prenait de l'ampleur, gagnait plus d'adhérents, et les confrontations prenaient toujours plus d'importance», se souvient Peter Zuknick, un historien de l'American University à Washington qui a pris part au mouvement contre la guerre du Vietnam. «Pour l'Irak, même si on a l'impression que le mouvement a constamment pris de l'ampleur, il n'a pas souvent pris la forme de manifestations.»

Selon lui, une des raisons qui expliquent cette différence est la vulnérabilité personnelle des étudiants par rapport à la guerre. «À l'époque du Vietnam, le coeur du mouvement était sur les campus et les étudiants se sentaient sûrement plus concernés puisqu'ils faisaient face à la conscription. Aujourd'hui, c'est un type de guerre différent, avec une armée volontaire. Il y a un fossé entre la classe sociale qui s'enrôle et celle qui étudie.»

L'opposition à la guerre en Irak est aussi plus répandue dans le corps professoral aujourd'hui qu'à l'époque, estime Peter Kuznick, qui rappelle qu'au début de la guerre du Vietnam, plusieurs professeurs universitaires l'appuyaient. Selon lui, de tels défenseurs sont difficiles à trouver depuis l'entrée des Américains en Irak.

Mais pour James Klumpp, professeur de communications de l'université du Maryland, la principale différence entre le mouvement antiguerre des années 60 et celui d'aujourd'hui est avant tout d'ordre technique. «Internet a remplacé le duplicateur du mouvement anti-Vietnam. C'est tout ce qu'ils avaient à l'époque; les tracts se distribuaient d'un groupe à l'autre ou étaient affichés dans les villes. De nos jours, Internet est omniprésent, alors ça leur donne un plus grand potentiel.»

Un message unifié ?

Au-delà des moyens techniques, le mouvement antiguerre doit aujourd'hui affiner davantage son message, croit James Klumpp. Le problème, estime-t-il, c'est que les coalitions qui forment le mouvement antiguerre défendent souvent différentes causes et diluent le message central contre la guerre. «C'est le principal échec du mouvement contre la guerre en Irak jusqu'à maintenant, et c'est principalement ce que je vais tenter d'observer ce week-end: l'accent est-il mis sur la guerre en Irak ou chaque groupuscule travaille-t-il pour avoir sa part du gâteau?»

À discuter avec le volontaire Forrest Schmidt, membre de la coalition ANSWER, on pourrait croire que M. Klumpp sera déçu. «Les gens qui sont contre la guerre en Irak sont aussi contre une guerre en Iran, contre une guerre en Syrie ou en Corée du Nord, ils sont contre le financement américain de la répression des Palestiniens, ils sont contre les réductions d'impôts pour les riches tandis que les pauvres souffrent et ils sont contre les politiques racistes», énumère l'organisateur, qui estime plutôt que la pluralité des voix renforce le mouvement.

Mais les opinions à ce sujet divergent même à l'intérieur du mouvement antiguerre. Ainsi, le porte-parole du groupe United for Peace and Justice — l'autre grande coalition pour le rassemblement de ce week-end — insiste beaucoup plus sur l'importance d'un message unifié. «Pour attirer un maximum de personnes, nous avons besoin que notre message soit le plus simple et le plus clair possible», déclarait-il hier au Washington Post.

De l'avis de plusieurs, le principal élément centralisateur du message est personnifié depuis quelques semaines par Cindy Sheehan, qui a aidé le mouvement antiguerre à gagner en puissance en défrayant les manchettes tout au long du mois d'août — une période de l'année, il est vrai, habituellement tranquille au chapitre de l'actualité.

Depuis qu'elle a quitté son campement de Crawford, le mois dernier, Cindy Sheehan parcourt les États-Unis pour témoigner de ville en ville. Elle est arrivée à Washington ce mercredi et participera au rassemblement ce week-end.

«Ce qu'il y a d'extraordinaire avec Cindy Sheehan, c'est que c'est une Américaine de la classe moyenne qui a perdu son fils. C'est un autre type de protestation, cela lui donne un autre genre de crédibilité», note Peter Kuznick. «Il y a une sympathie naturelle à son endroit.»

Sans compter qu'à la différence de plusieurs autres, elle a fait un véritable sacrifice pour le conflit irakien. «C'est une guerre sans douleur pour la plupart des Américains, ajoute l'historien. Depuis le 11 septembre 2001, les Américains sont plus inquiets, mais pour ce qui est de leur vie quotidienne, la guerre a très peu d'impacts, voire aucun.»

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