À l'assaut d'Hillary

La campagne électorale s’annonce corsée pour Mme Clinton.
Photo: Agence Reuters La campagne électorale s’annonce corsée pour Mme Clinton.

Washington — Ce n'est plus tout à fait un secret: plusieurs démocrates rêvent de voir Hillary Clinton se lancer dans la course à la présidence américaine de 2008. Mais avant de s'engager sur le chemin qui mène à la Maison-Blanche, l'ex-première dame des États-Unis devra d'abord reconquérir son siège au Sénat en opposant son charme à celui d'une républicaine, Jeanine Pirro.

Si le nom n'évoque pas grand-chose pour une majorité d'Américains, cela est en voie de changer depuis que la dynamique procureure du comté de Westchester, dans l'État de New York, a annoncé il y a près de deux semaines son intention de briguer le titre de sénatrice d'Hillary Clinton lors des élections de novembre 2006.

Le simple fait qu'une femme ose se présenter contre Hillary Clinton semble suffisant pour faire fantasmer les médias américains, déjà fébriles à la perspective de cet affrontement. Le New York Times décrit Jeanine Pirro comme un femme «très énergique», se réjouit de l'«excitante nouvelle» et croit que les New-Yorkais assisteront à une «grande campagne».

Pourtant, malgré ses 30 années de carrière en droit et ses trois mandats comme procureure dans son comté, Jeanine Pirro a encore beaucoup à faire avant de constituer un danger réel pour Hillary Clinton. Les sondages la placent pour l'instant loin derrière la sénatrice. Et elle devra surtout convaincre les membres du Parti républicain de la choisir comme candidate officielle lors des primaires qui devraient notamment l'opposer à Edward Cox, un gendre de l'ex-président Richard Nixon.

«Si elle réussi à franchir l'étape des primaires, [Jeanine Pirro] sera une adversaire sérieuse parce que n'importe qui décidant de faire campagne contre Hillary Clinton sera pris très au sérieux», note Kathleen Knight, professeur de science politique du College Barnard affilié à l'Université Columbia. «C'est un pari risqué. Si [Pirro] devait gagner à cause d'une erreur [de la part de Clinton], le gain serait important, alors il y aura beaucoup de personnes qui seront prêtes à miser sur elle.»

Le fait que Pirro soit une femme pourrait aussi être un avantage en ce sens qu'elle pourrait neutraliser tout vote de sympathie de la part des femmes qu'obtiendrait normalement Hillary, estime Kathleen Knight.

En attendant les primaires, Pirro a causé la surprise cette semaine en obtenant les appuis de deux membres new-yorkais du Comité national républicain, fait inhabituel à 15 mois du scrutin et surtout compte tenu du fait que d'autres républicains sont en lice pour se présenter contre Hillary Clinton.

Femmes de caractère

En plus de leur image de femmes de caractère, les deux candidates partagent certaines idées, surtout sur les questions sociales. Par exemple, toutes deux se disent pro-choix et sont en faveur de la recherche sur les cellules-souche embryonnaires. Elles sont aussi d'accord pour défendre les droits des gais, mais s'opposent aux mariages homosexuels.

Un expert de l'Institut de sondage de l'Université Quinnipiac cité par l'agence Associated Press en arrive à cette conclusion: «S'il y a de grosses différences entre elles, je n'arrive pas à voir lesquelles. [...] Clinton est une démocrate légèrement modérée et Pirro est une républicaine typique du Nord-Est.»

Malgré tout, contrairement à Hillary Clinton, Pirro appuierait une initiative pour rendre les réductions d'impôts du président Bush permanentes et approuve ses politiques contre le terrorisme ainsi que la controversée loi des Patriotes.

«En bout de ligne, si elles vont au Sénat, Hillary aura tendance à appuyer le Parti démocrate et Pirro appuiera le leadership républicain. C'est une grosse différence en soi. Mais en ce qui a trait à la plupart des questions, elles sont toutes deux plutôt modérées, et c'est ce que ça prend pour gagner à New York», remarque Forrest Maltzman, professeur de science politique à l'Université George Washington.

Hillary Clinton n'a toujours pas fait connaître ses intentions en ce qui a trait à la course à la présidence de 2008, mais pour Jeanine Pirro, c'est tout comme. «Je me présente contre Hillary Clinton parce que l'État de New York mérite une sénatrice qui se consacrera complètement aux gens de New York pour un mandat complet et qui ne manquera pas certains votes [au Sénat] pour faire campagne lors des primaires présidentielles», a-t-elle déclaré lors du lancement de sa campagne il y a près de deux semaines. «Elle veut nous utiliser comme tremplin pour la présidence. Je crois que nous méritons mieux.»

Les commentaires de Pirro ne sont pas sans rappeler ceux de Rick Lazio, opposant républicain d'Hillary lors de la campagne sénatoriale de 2000, qui l'avait alors taxée de carpetbagger (essentiellement une opportuniste qui vient de l'étranger).

«Pirro va tenter de jouer cette carte contre Hillary et c'est certainement la chose la plus facile à faire parce que les Clinton ont toujours donné l'impression d'être un peu opportunistes», note Forrest Maltzman.

«Mais ce n'est probablement pas important», opine Kathleen Knight. «Dans n'importe quel État, la fierté qu'éprouvent les gens à voir un des leurs devenir président est supérieure aux irritations que cela peut causer à court terme.»

Époux controversés

À la liste des ressemblances entre les deux candidates, il faut en ajouter une qui ne manque pas de réjouir la fibre politico-potineuse de certains chroniqueurs: toutes deux ont un mari au passé marqué par les scandales. Bien sûr, tout le monde se souvient des pauses-cigare de l'ex-président Bill Clinton dans le bureau ovale. Aujourd'hui, les Américains découvrent l'histoire d'Albert Pirro, un avocat qui a purgé 11 mois de prison pour fraude fiscale il y a cinq ans et a eu une enfant avec une autre femme il y a 22 ans, alors qu'il était marié à Jeanine.

Certains estiment que le handicap des époux controversés des deux femmes s'annule de part et d'autre, mais d'autres croient tout de même que Clinton est avantagée par la situation. «Tout le monde sait qu'il n'y a plus de saleté à déterrer du côté de Bill Clinton. Les gens aiment ou détestent Bill Clinton et c'est une décision qu'ils ont prise il y a longtemps. Alors le public est surtout exposé aux controverses du mari de Pirro, ce qui pourrait être un problème pour elle», juge Forrest Maltzman.

Pirro tente d'éviter de parler des frasques de son mari en ce début de campagne, mais le sujet est difficile à contourner. La fille illégitime d'Albert Pirro a elle-même appelé le New York Times cette semaine pour dire que son père s'en occupait bien et dénoncer la campagne de salissage dont il fait l'objet.

«Je crois que toute cette publicité contre Pirro est une façon de s'assurer que tous les squelettes soient sortis du placard avant de lui accorder un appui républicain officiel», observe Kathleen Knight.

Madame la présidente ?

Bref, il y a loin de la coupe aux lèvres pour Jeanine Pirro. Mais pour certains, l'intérêt est ailleurs. «Plus il y aura de femmes pour se lancer dans de telles campagnes, mieux ce sera», se réjouit Marie Wilson, présidente de l'organisation non partisane White House Project, qui travaille à l'avancement des femmes dans des positions de leadership en politique.

Selon elle, le fait que plusieurs femmes soient impliquées dans une même course détourne l'attention par rapport au genre des candidates et permet de se concentrer davantage sur les vrais aspects d'une campagne électorale. «Ce que nous demandons, c'est que la presse ne traite pas l'événement comme s'il s'agissait d'une catfight [une chicane de fille, en quelque sorte].»

Mais pour Kathleen Knight, même si la campagne est couverte «au pire niveau des stéréotypes des médias», elle permet tout de même aux jeunes femmes de prendre conscience que de telles carrières leur sont accessibles.

Mais les États-Unis sont-ils prêts à élire une femme à la présidence de leur pays? «Nous avons des sondages qui montrent qu'entre 78 et 82 % des Américains seraient prêts à voter pour une femme en 2008», assure Marie Wilson, qui croit qu'Hillary Clinton et Condoleezza Rice contribuent beaucoup au changement des mentalités.

«Il faudra voir, ajoute Kathleen Knight, si la lutte pour le Sénat entre ces deux femmes atténue les chances de Mme Clinton pour la présidence, parce que d'ici les deux prochaines élections présidentielles, je crois qu'elle est la seule femme qui serait capable de faire campagne à ce niveau.»

Collaborateur du Devoir