«La politique, ce n'est rien»

À l'autre bout du fil, en direct du Connecticut, la voix qui résonne est calme et posée, avec ce timbre grave qui donne à Ralph Nader une prestance à l'allure présidentielle, maintenant bien connue du public américain après trois courses à la Maison-Blanche (1996, 2000, 2004). Mais les paroles, tranchantes, n'ont rien de politiquement correct. Les mots tombent comme une tonne de briques, à cent lieues des discours soignés et préfabriqués des faiseurs d'images utilisés par les politiciens de carrière.

Sans détour, Ralph Nader soutient que la politique n'est pas nécessairement le meilleur moyen de changer les choses et de brasser la cage de la société. Venant d'un homme qui a participé à trois élections américaines consécutives, dont deux sous la bannière du Parti vert, cela a de quoi surprendre. «La politique, ce n'est rien, a-t-il lancé au Devoir de sa résidence du Connecticut, il y a quelques jours. Pour que la politique existe, il faut des gens qui s'impliquent partout dans la société. En tant que citoyen, on peut faire beaucoup plus, notamment en influençant nos élus. En faisant pression sur eux pour que ça bouge. La politique, c'est un instrument.»

C'est d'ailleurs une partie du message qu'il vient porter à Montréal, où il sera conférencier demain soir dans le cadre du Festival citoyen de l'Institut du nouveau monde (INM).

«Je viens à Montréal pour dire aux Canadiens, surtout aux jeunes, que c'est à eux de changer la société, affirme-t-il. Que c'est entre leurs mains beaucoup plus qu'entre celles des politiciens. L'environnement, la sécurité, la santé, le bien-être, l'emploi... on peut s'occuper de tout dans les différents organismes qui existent, mais aussi grâce à de petits gestes quotidiens. Les citoyens peuvent avoir une grande influence, et ils doivent l'utiliser.»

C'est ce que lui a décidé de faire il y a maintenant 40 ans. Après avoir usé les bancs d'école des prestigieuses facultés de droit des universités Princeton (1955) et Harvard (1958), où il a été diplômé les deux fois, le jeune homme du petit village de Winsted, au Connecticut, a commencé à s'impliquer dans différents organismes citoyens.

En 1965, Ralph Nader apparaît sur le radar politique pour la première fois, grâce à un livre explosif, Unsafe at any Speed, qui lance un énorme pavé dans la mare de l'industrie automobile. Il y critique sévèrement la qualité des véhicules et particulièrement leur dispositif de sécurité. Le Sénat mandate alors un sous-comité pour enquêter sur cette industrie. Résultat: une série de lois et de règles sont adoptées pour resserrer les mesures de sécurité des véhicules. Ralph Nader a alors 31 ans et il vient de se faire un nom.

Un nom qu'il utilisera à toutes les sauces de la défense des consommateurs. Au fil des années, il se fait le champion du citoyen moyen, le trouble-fête par excellence des grandes entreprises et du gouvernement américain. Bien avant la flamboyance d'un Michael Moore, il y avait Ralph Nader. Jusqu'à ce jour, il a appuyé ou lancé 49 organismes dans tous les domaines, de l'environnement à la réforme du Congrès américain. Son premier bébé a vu le jour à Washington en 1969, alors qu'il fondait le Center for Study of Responsive Law. Puis, en 1971, il lançait ce qui reste encore aujourd'hui son vaisseau amiral, le Public Citizen, qui compte plus de 100 000 membres en règle. Le New York Times disait de Ralph Nader que «la différence entre lui et les autres critiques de la société, c'est qu'il est allé plus loin, passant de la critique à l'action concrète».

Le saut en politique

Puis, coup de tonnerre en 1996, alors qu'il décide de se lancer dans la course à la présidence des États-Unis. Les médias d'un bout à l'autre du pays parlent de cette candidature-surprise pour le Parti vert, mais les résultats ne sont pas au rendez-vous. Il termine quatrième, avec seulement 0,8 %, des votes répartis dans les 22 États où il figurait sur le bulletin de vote. «En 1996, c'était davantage symbolique. Je me suis présenté pour les Verts dans le but de faire un coup d'éclat. En 2000, là, c'était pour vrai», dit-il.

Il récolte alors 2,7 % des voix, bon pour une troisième place et 2,9 millions de votes dans 44 États. Les critiques fusent alors de toutes parts dans le camp des démocrates et des progressistes en général. C'est que la présidentielle de 2000, on s'en souvient, s'est décidée sur le fil du rasoir, la Cour suprême devant trancher le litige du recomptage en Floride, où la victoire de Bush a été consacrée par moins de 600 voix. Or, Ralph Nader a obtenu 1,6 % en Floride. Il n'en fallait pas plus pour qu'on l'accuse d'avoir barré la route au démocrate Al Gore au profit de Bush.

Encore aujourd'hui, il rejette ces critiques du revers de la main. «Ça n'a pas de sens! tranche-t-il. Les démocrates ont fait beaucoup trop d'erreurs en 2000, ça n'a rien à voir avec moi. En plus, tous les citoyens ont le droit de se présenter à une élection. C'est ça, la démocratie.» Mais pourquoi avoir plongé, si la politique n'est pas le nerf de la guerre, comme il l'affirme lui-même. «Après avoir vu pendant 20 ans les démocrates agir comme des républicains, je me suis dit qu'il fallait y aller et tenter de faire quelque chose. La seule façon de briser ce système, c'est d'essayer et d'essayer encore.»

C'est d'ailleurs le même message qu'il livre dans le cas de l'action citoyenne. Sur son site Internet, on peut lire qu'«il faut toujours maintenir la pression [sur le gouvernement], même si vous perdez. L'essence du mouvement citoyen, c'est la ténacité, la persévérance.» C'est ce qu'il a fait en se présentant encore une fois à la course présidentielle de l'an dernier, où il a recueilli 1 % (411 304 voix). Va-t-il se présenter en 2008? «C'est trop tôt pour le dire», dit-il simplement.

Mais entre-temps, il regarde la politique américaine avec un oeil à la fois triste et rageur. «C'est le système politique démocratique le plus difficile du monde pour un troisième parti. C'est une véritable dictature entre les deux grands partis, qui se font des lois pour s'avantager l'un et l'autre. Ils maintiennent leur domination ensemble.»

Mais y a-t-il une place pour une solution progressiste aux États-Unis? «Oui, mais cette voix a été marginalisée par les démocrates au fil des années, répond-il. Il y a beaucoup plus de progressistes aux États-Unis que ce que les citoyens des autres pays de la planète peuvent penser.»

Selon Ralph Nader, même cette Amérique que l'on perçoit comme profondément divisée en deux camps qui se regardent en chiens de faïence n'est pas réelle. «Notre pays est actuellement divisé parce que les républicains de Bush mettent l'accent sur un conservatisme moral. Ça galvanise leurs troupes, alors que, de l'autre côté, les démocrates ont oublié leur créneau porteur, celui de l'économie qui apporte au bout du compte une meilleure qualité de vie. Les démocrates doivent parler plus d'environnement, de transport public, de santé, etc. En faisant cela, on verrait que l'Amérique n'est pas si divisée et que les "red states" [États qui votent républicain] ne sont pas si nombreux.»

En attendant la prochaine élection, Ralph Nader prononce des conférences un peu partout et continue son activisme citoyen. «Actuellement, je travaille à arrêter cette sale guerre en Irak, cette guerre injustifiable, dit-il. Les sondages montrent que la majorité des Américains sont contre cette guerre et veulent qu'on se retire. C'est Bush qui représente la minorité. Alors, je passe mon temps à organiser la majorité pour qu'elle se fasse entendre. Je travaille à donner de l'influence au simple citoyen.» Comme toujours.

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Ralph Nader sera en conférence à la salle Pierre-Mercure dans le cadre du Festival citoyen de l'INM, mercredi 17 août à 19h.
1 commentaire
  • Benoît Bélanger - Inscrit 16 août 2005 07 h 58

    Ralph Nader, un tourbillon menaçant pour l'avenir même des USA

    Il est malheureux de confondre aujourd'hui l'héritage important que laissera ce prophète du consommateurisme avec l'héritage politique catastrophique pour les Américains. Grâce à Nader,les USA ont hérité d'un pouvoir présidentiel ultraconservateur qui a entraîné le peuple américain dans une guerre stupide destinée principalement à enrichir les goussets de la famille Bush d'un pouvoir présidentiel qui laissera des séquelles malheureuses pour des décennies à venir, non seulement au point de vue social,économique et judiciaire qui touche à la vie interne du pays, mais également au plan des relations que nos voisins entretiennent avec le reste du monde.
    Non, M. Castonguay, contrairement aux avancées de ce pseudo idéaliste,"la politique c'est quelque chose". Et dans le contexte américain, M. Nader avait le choix d'agir au sein de la formation démocrate comme l'a fait l'ancien gouverneur du Vermont, ou d'inviter les électeurs à barrer la route à une oligarchie néfaste pour le pays et pour le monde. M. Nader a choisi de satisfaire à son ego, sachant fort bien quelles pouvaient être les conséquences de sa candidature. Dans le contexte américain toujours, un tel geste était indécent. N'en déplaise à M. Nader et à ses admirateurs, tout politicien qui se respecte a le devoir de mesurer les conséquences de ses faits et gestes pour l'avenir de la société qu'il prétend vouloir servir. Dans l'histoire américaine, la présidence "Bushienne" aura été la pire aventure politique des cent dernières années, et cela grâce à M. Nader! S'il y a une leçon que le Québec doit retenir de cette aventure, c'est de ne jamais permettre qu'on la répète chez nous!