Deux Amériques s'affrontent au ranch texan de Bush

Crawford, Texas — La guerre en Irak divise l'Amérique, et les deux camps se sont retrouvés ce week-end au milieu des mornes plaines texanes, à deux pas du ranch de Plain Chapel où George W. Bush passe ses vacances. D'un côté de la petite route sinueuse qui mène à la villégiature présidentielle se tiennent quelques centaines d'opposants à la guerre, qui ont planté sur le talus un alignement de croix blanches symbolisant les 1841 GI tués en Irak.

Ils sont venus, parfois de très loin, apporter leur soutien à Cindy Sheehan. Cette Californienne dont le fils de 24 ans, Casey, a été tué à Bagdad le 4 avril 2004, bivouaque depuis plus d'une semaine sur un coin de fossé, et n'en bougera pas tant que, dit-elle, George Bush ne la recevra pas. Le shérif de Crawford et ses hommes, appuyés par un hélicoptère qui tournoie au-dessus de la route, tiennent la zone-tampon au milieu de la chaussée, face à quelque 200 contre-manifestants venus en bus de Dallas soutenir Bush. Le face-à-face durera plusieurs heures samedi. Personne n'en viendra aux mains, mais la violence des slogans de part et d'autre en dit long sur le fossé qui sépare les deux extrêmes de l'Amérique.

Pour Bob August, un ancien militaire aujourd'hui employé dans un hôpital de Houston, les partisans de Cindy Sheehan ne sont rien d'autre que des «traîtres» qu'il faut «chasser du pays». «Ces gens-là ne méritent pas de vivre en Amérique», raille-t-il en désignant un petit groupe de l'organisation des «Vétérans pour la paix» campant dans une tente.

Assis sur un siège pliable devant une pancarte «Bienvenue à ceux qui détestent l'Amérique», Bob assure en rajustant son chapeau de paille qu'il faut «battre l'ennemi de l'intérieur avant de pouvoir battre l'ennemi de l'extérieur», faute de quoi «les djihadistes feront un jour péter une de nos villes avec une bombe atomique». Bob et les siens arborent une profusion de drapeaux américains, qu'agitent souvent les petites mains d'enfants embrigadés dans la croisade pro-Bush.

«Bush ment»

De l'autre côté de la route, les partisans de Cindy Sheehan sont composés de militants pro-démocrates, de quelques républicains, et de pas mal d'anciens hippies. «Bush ment», lancent-ils. «Qu'il envoie ses deux filles jumelles combattre! Il connaîtra ainsi la douleur de celui qui perd les siens.» Dans le campement dénommé Camp Casey, on croise un révérend solitaire qui déplore «le fait que la droite religieuse bénisse cette guerre», plus loin une militante du mouvement contre la cruauté animale, là une pin-up végétarienne en tenue légère effectuant la promotion de son régime aux petits pois, là encore un ancien agent de la CIA sexagénaire faisant à qui veut l'entendre la lecture en langue russe d'un poème pacifiste. Cette frange désemparée anime un mouvement pour le retrait des troupes d'Irak qui semble prendre de l'ampleur, même s'il reste minoritaire. Selon un récent sondage, il n'y a plus que 38 % des Américains pour approuver la politique de Bush en Irak.

Le mouvement protestataire s'est cristallisé depuis une semaine autour de la personnalité de Cindy Sheehan, qui bénéficie à Crawford de l'oreille captive de nombreuses chaînes de télévision dont les équipes sur place étaient venues couvrir un tout autre événement: les cinq semaines de vacances de George W. Bush au pays des «gun shows» et des églises géantes.

Depuis sa première élection, c'est le 49e séjour de Bush à Crawford, où il a passé 20 % de sa présidence. C'est dans cette «maison blanche du far-west», où les fonctionnaires logent dans des caravanes, qu'il a reçu en août 2001 le rapport de la CIA intitulé «Al-Qaïda déterminé à frapper aux États-Unis» dont il a peu tenu compte. C'est aussi dans son ranch, à la Noël 2002, que Bush a réellement pris la décision de faire la guerre à l'Irak, «même si officiellement, il continuait de jouer la carte de la diplomatie», relate le journaliste Bob Woodward dans Plan d'attaque.

À l'instar de nombreuses familles de soldats tués, Cindy Sheehan a déjà été reçue en privé, quelques minutes, par le président Bush. Mais elle n'a pas pu lui exprimer ce qu'elle ressentait. «Le président a dit qu'il sympathisait avec moi, mais je ne veux pas de sa sympathie», confie-t-elle aujourd'hui. Cindy veut que Bush «rende des comptes pour tous ses mensonges, en tire les conséquences et démissionne». «Ni le Congrès ni les médias ne lui ont posé les bonnes questions, alors aujourd'hui, c'est nous, le peuple américain, qui devons les lui poser». Avant d'entonner un Dieu bénisse l'Amérique avec quelque deux cents partisans, elle assure qu'elle est décidée à rester là pendant toutes les vacances de Bush, jusqu'au 31 août.

Cinq autres mères de soldats tués en Irak ont rejoint ce sit-in anti-guerre principalement féminin. Mais les plus angoissées sont les mères de soldats combattant actuellement en Irak, comme Mona Parsons. Mère au foyer dans l'Ohio, est là, dit-elle «pour sauver son fils» Jeremy. Sur la photo qu'elle arbore, le jeune soldat porte l'uniforme militaire. Il doit partir pour l'Irak en septembre.

«La semaine dernière, dit-elle, j'ai passé plusieurs jours avec lui. Je lui ai fait tous les bons plats qu'il aimait, puis il m'a dit "maman, arrête de cuisiner tout ça, viens plutôt bavarder". Nous avons parlé longtemps. Je lui ai dit que j'étais contre cette guerre, des choses que je ne peux pas dire ouvertement dans la petite ville de l'Ohio où j'habite, car les voisins, qui sont très religieux et très butés, m'accuseraient de ne pas être patriote. Déjà, une partie de ma famille qui est au courant de mes opinions, refuse de me voir.»

«Certes, les soldats sont des engagés, et certains disent qu'après tout c'est leur choix d'y aller ou pas», commente Dave Cline, un ancien de la guerre du Vietnam qui préside le mouvement «Vétérans pour la paix». «Mais en réalité il y a bel et bien une conscription aux États-Unis: elle est de nature économique. Les jeunes s'engagent parce qu'ils sont pauvres, chômeurs ou noirs, et parce que les recruteurs leur font des tas de promesses. Bush se sert de leur naïveté et de leur patriotisme pour les jeter dans une guerre illégale et inutile.»