Traître ou héros?

Washington — Le dévoilement, 33 ans plus tard, de l'identité de Deep Throat, source clé du Washington Post dans le scandale du Watergate, a relancé le débat sur les sources anonymes dans la presse américaine à un moment où le recours à de telles sources est de plus en plus attaqué par la Maison-Blanche du président George W. Bush.

La découverte que Deep Throat était Mark Felt, numéro deux du FBI au début des années 70, a fait l'effet d'une bombe aux États-Unis. L'information a été confirmée mardi par le Washington Post après que le vieillard de 91 ans eut confié son secret au magazine Vanity Fair.

«Je peux vous dire que c'est une révélation qui m'a surpris», a déclaré M. Bush à la presse en recevant à la Maison-Blanche le président sud-africain Thabo Mbeki. «Je suis impatient d'en lire plus sur sa relation avec les médias.»

Pendant que d'anciens collaborateurs républicains et des chroniqueurs conservateurs condamnaient M. Felt pour avoir trahi sa fonction au FBI, la presse américaine ne se privait pas hier de rappeler l'utilité des sources anonymes dans la dénonciation d'abus gouvernementaux. D'autant plus que la poussière est à peine retombée sur la polémique autour d'un article récemment publié par Newsweek sur la profanation présumée du Coran à Guantánamo.

L'hebdomadaire a été cloué au pilori dans les milieux proches de l'administration Bush, accusé de s'être imprudemment fié à des «sources» non précisées — en fait, un responsable américain jugé très crédible — pour affirmer qu'un exemplaire du Coran avait été jeté dans des toilettes. Le 15 mai, Newsweek a désavoué l'article.

Un cadeau du ciel

Aussi «la révélation de Deep Throat est-elle un cadeau tombé du ciel pour les médias», déclarait hier Matthew Felling, un responsable d'un institut de recherche de Washington, le Center for Media and Public Affairs (CMPA).

Le Washington Post a eu beau jeu de souligner que la confiance accordée par ses journalistes Bob Woodward et Carl Bernstein à Deep Throat — à l'identité connue d'eux seuls et de leur rédacteur en chef — avait rendu service au pays en mettant au jour en 1972 le scandale du «cambriolage» du siège démocrate du Watergate qui allait conduire deux ans plus tard à la démission du président Richard Nixon.

«En révélant des détails de l'enquête du FBI sur le Watergate, il a violé les règlements de la police fédérale et sans doute la loi. Mais rétrospectivement, il est clair que sa décision était la bonne», a commenté hier le Washington Post en éditorial. Si Felt s'était tu, «Nixon aurait pu réussir l'un des abus de pouvoir les plus sérieux jamais tentés par un président américain».

En écho aux récentes pressions de responsables gouvernementaux américains sur l'utilisation de sources anonymes par la presse, le journal a rappelé que «cette victoire clé de l'État de droit avait tenu au patriotisme secret d'une source appelée Deep Throat, c'est-à-dire Mark Felt».

Le New York Times s'est demandé de son côté s'il pourrait y avoir aujourd'hui un autre Watergate journalistique. «À une époque où le droit des journalistes à protéger leurs sources anonymes est très attaqué, il est légitime de se demander si Deep Throat aurait partagé ses secrets s'il n'avait pas eu confiance» dans ses interviewers, souligne le journal. Mais certains seront tristes de «la fin de 30 années de conjectures sur Deep Throat», ironise le New York Times. «C'est un peu comme la découverte du secret de l'identité de Superman, Clark Kent.»

«Le Watergate a donné de la respectabilité aux sources anonymes», renchérit le quotidien USA Today en y mettant un bémol: «En les utilisant trop librement, la presse a fait des erreurs [...] et perdu de la crédibilité auprès du public.»

Entre 1981 et 2001, selon le CMPA, les médias américains ont beaucoup réduit (de 33 %, en fait) leur utilisation de sources anonymes.

En outre, la plupart des médias américains ont pour règle de recouper leurs informations avec au moins deux sources afin de limiter les risques de manipulation. Ce que les journalistes étoiles de l'affaire du Watergate, Bob Woodward et Carl Bernstein, avaient d'ailleurs pris soin de faire. «Beaucoup d'autres sources et de responsables nous ont aidés, ainsi que d'autres reporters, pour les centaines d'articles sur le Watergate publiés dans le Washington Post», ont-ils fait valoir mardi.

L'an dernier, le New York Times avait dû s'excuser d'avoir laissé ses journalistes accorder trop de foi aux déclarations d'opposants irakiens en exil, cités sous couvert d'anonymat, pour évaluer l'arsenal irakien avant la guerre de 2003. Paradoxalement, une des journalistes mis en cause, Judith Miller, est aujourd'hui menacée de prison parce qu'elle refuse de révéler l'identité d'une de ses sources — un responsable américain soupçonné d'avoir illégalement éventé l'identité d'un agent de la CIA, Valerie Plame.

De quoi illustrer l'utilisation ambiguë de l'anonymat par le Washington officiel: bien souvent, les journalistes sont priés de citer sans les nommer des responsables s'exprimant lors de véritables points de presse. Le Los Angeles Times rappelait hier que le célèbre journaliste William Safire se rebellait avec humour contre cette pratique en citant «une source de l'administration s'exprimant avec un fort accent allemand» pour évoquer sans le nommer le secrétaire d'État Henry Kissinger.

Traître ou héros?

Reste que la révélation de l'identité de la mystérieuse source, devinette préférée des dîners en ville à Washington depuis une trentaine d'années, a suscité des réactions contrastées. Si beaucoup ont salué son courage, d'autres, pour la plupart d'anciens responsables républicains ou des chroniqueurs conservateurs, ont dénoncé un comportement «indigne».

L'ancien conseiller de Nixon, Charles Colson, a répété partout que Felt n'avait «rien d'un héros», trouvant «inconcevable qu'un type de ce calibre» se soit faufilé «dans des allées sombres la nuit» pour rencontrer Woodward.

C'est un «traître», a asséné l'ancienne plume de Nixon, Pat Buchanan. Et pour Gordon Liddy, un autre proche de Nixon emprisonné dans l'affaire du Watergate, Felt a failli à son devoir en «violant les règles éthiques» de sa fonction.

La famille du vieux monsieur assure qu'il a accepté à reculons de dévoiler son identité, finalement convaincu par sa fille Joan que des retombées financières aideraient à payer la scolarité de ses petits-enfants. Selon elle, il ne cherchait pas à se débarrasser de Nixon. «Non, je n'essayais pas de le descendre», lui aurait dit son père, insistant sur le fait qu'il «ne faisait que [son] devoir».

M. Felt a aiguillé le Post à une époque de très forte tension entre la Maison-Blanche et une grande partie de la hiérarchie du FBI, a expliqué Woodward mardi sur le site du quotidien. Il a rappelé que le scandale avait eu lieu quelques semaines après la mort de J. Edgar Hoover, «le mentor de Felt», et que ce dernier avait été déçu qu'un homme du sérail n'ait pas été choisi pour le remplacer.

Certains commentateurs ont estimé que Felt, souvent décrit comme un homme loyal et droit, viscéralement attaché au FBI, où il a fait toute sa carrière, espérait lui-même être promu, laissant entendre qu'il aurait agi par dépit. Pour d'autres, au contraire, il s'est transformé en Deep Throat par réflexe citoyen et par loyauté envers le FBI. Sentant que le patron du FBI aidait à étouffer l'affaire, main dans la main avec la Maison-Blanche, il se serait inquiété des retombées sur la réputation du FBI et d'une dérive à la tête de l'exécutif.