Soyez gros, vivez mieux, vivez vieux

La Famille présidentielle (1967), de Fernando Botero.
Photo: Agence France-Presse (photo) La Famille présidentielle (1967), de Fernando Botero.

Washington — L'obésité, un problème épidémique aux États-Unis? Une menace pour la santé? Oubliez tout ça, ce n'est que du baratin, assure un groupe américain opposé à la lutte contre l'obésité, qui se réjouit de pouvoir enfin compter la science parmi ses alliés.

«Les Américains ont été gavés de mythes sur l'obésité et sur les diètes par la "police de la nourriture", par les avocats et même par notre propre gouvernement», scande la publicité du Center for Consumer Freedom (le Centre pour la liberté des consommateurs, ou CCF) récemment publiée dans le New York Times, le Washington Post et le USA Today ainsi que sur les panneaux publicitaires du métro de Washington.

C'est qu'une étude du Centre américain de contrôle des maladies et de prévention (CDC) rendue publique le 19 avril dernier conclut que l'incidence mortelle de l'obésité aux États-Unis n'est pas aussi importante qu'on l'a d'abord cru. Alors que le CDC estimait l'an dernier que le nombre de décès annuels liés à l'obésité était de 400 000 — non loin derrière les 435 000 décès liés au tabagisme —, voilà que de nouvelles données réduisent ce nombre de 75 % et laissent même croire que les gens souffrant d'embonpoint pourraient vivre plus longtemps que ceux qui gardent un poids idéal.

Mais si le CCF se réjouit aujourd'hui, c'est probablement moins pour l'avancement de la science que pour la santé financière de ses contributeurs. Bien qu'il se définisse dans sa publicité comme «une organisation sans but lucratif dédiée à la protection des consommateurs et à la promotion du bon sens», le CCF est en fait une coalition de restaurants et de producteurs alimentaires.

Plus transparent à propos de son rôle sur son site Internet (www.consumerfreedom.com), le CCF maintient qu'il lutte pour une liberté des plus fondamentales: le droit des parents et des adultes de décider de ce qu'ils veulent manger et boire. «Nous croyons que vous seuls savez ce qui est mieux pour vous. Lorsque des activistes tentent de vous forcer à vivre selon leur vision de la société, nous ne l'acceptons pas sans broncher», peut-on lire.

D'après les données gouvernementales, environ les deux tiers des Américains souffrent d'un surplus de poids, dont la moitié sont carrément obèses. Les coûts médicaux liés à l'obésité ont dépassé les 117 milliards de dollars aux États-Unis en 2000, estime le chef des services de santé du pays.

Né il y a dix ans pour soutenir les compagnies de cigarettes contre les restrictions sur le tabagisme dans les restaurants, le CCF est aujourd'hui financé par des restaurants et des producteurs alimentaires dont il refuse de dévoiler l'identité, ce qui lui attire les foudres de ses détracteurs.

«Il y a beaucoup d'argent derrière tout ça et une énorme industrie est en jeu», fait remarquer Marion Nestle, du département de nutrition, d'études alimentaires et de santé publique de l'université de New York. «Si les gens qui souffrent d'obésité veulent s'attaquer à leur problème, ils doivent moins manger. Et manger moins, ce n'est pas bon pour les affaires.»

«Nous ne disons pas du tout que c'est bien d'être obèse», se défend Mike Burita, porte-parole du CCF. «Mais la nouvelle étude [du CDC] situe l'obésité dans une bien meilleure perspective. Les Américains ne tombent pas comme des mouches, contrairement à ce que certaines études antérieures essayaient de le laisser croire.»

«Les restaurants et les producteurs alimentaires offrent déjà plusieurs options aux gens pour qu'ils puissent manger ce qu'ils veulent, et le marché s'ajuste toujours à la demande», fait remarquer Mike Burita. «Et ils veulent garder leurs consommateurs le plus longtemps possible, alors ils ne vont pas leur servir de la nourriture qui va les tuer!»

Le CCF, qui a déboursé 600 000 $ pour sa plus récente campagne publicitaire, exige maintenant du CDC qu'il désavoue ses études précédentes et soutienne officiellement les nouvelles statistiques.

Coup monté ou non, les résultats de la plus récente étude du CDC, publiée dans le Journal of the American Medical Association, ont de quoi surprendre.

Non seulement l'estimation du nombre de décès annuels liés à l'obésité a reculé à 112 000, les chercheurs ont aussi noté que le groupe de sujets souffrant d'embonpoint enregistrait 86 000 décès de moins que celui des sujets au poids idéal, ce qui a fait dire à certains médias que l'embonpoint pouvait en fait être bénéfique pour la santé.

Pour mener cette étude, les chercheurs ont utilisé des données plus récentes, qui tenaient compte d'un plus grand nombre de variables que les études antérieures. Ils ont aussi évoqué les améliorations dans les traitements médicaux et les changements de modes de vie, des facteurs qui pourraient avoir réduit le nombre de victimes.

Lors de la présentation d'une étude semblable, l'an dernier, le CDC avait sonné l'alarme en prédisant que le nombre de décès liés à l'obésité dépasserait un jour celui des décès liés au tabagisme.

Mais pour Arthur Frank, directeur médical du programme de gestion de poids de l'université George Washington, tout cela passe à côté de la question. «Il ne s'agit pas de compter les morts», déplore-t-il. «Il est impossible d'inscrire "obésité" comme cause de la mort sur les certificats de décès.»

Même s'il estime que l'étude du CDC est une analyse parfaitement raisonnable, Arthur Frank croit qu'elle s'attarde au mauvais type d'évaluation. «Les gens meurent de maladies coronariennes, de haute pression sanguine, de diabète et de taux de cholestérol trop élevés, et l'obésité est derrière tout ça.»