Des républicains ouvertement revanchards à la Chambre

Kevin McCarthy, nouveau président de la Chambre, a évoqué jeudi la possibilité de « radier » les procédures en destitution auxquelles Donald Trump a été soumis durant et après sa présidence.
Photo: Jose Luis Magana Associated Press Kevin McCarthy, nouveau président de la Chambre, a évoqué jeudi la possibilité de « radier » les procédures en destitution auxquelles Donald Trump a été soumis durant et après sa présidence.

Après l’élection, longue et pénible pour les républicains, du président de la Chambre des représentants au début de l’année, ces derniers se sont finalement mis au travail cette semaine à la Chambre basse du siège législatif américain, dont ils viennent de reprendre le contrôle. Pour les deux prochaines années.

Une entrée en scène prévisible aux premières tonalités revanchardes et belliqueuses à l’endroit des démocrates, et qui risque de préfigurer des relations tendues entre cette nouvelle majorité républicaine et la Maison-Blanche.

Des attaques frontales

Ils l’avaient promis. Ils l’ont fait. Les républicains viennent de mettre en place une commission spéciale d’enquête sur « l’instrumentalisation du gouvernement fédéral ». L’instance vise à faire la lumière sur les allégations nourries par la droite conservatrice américaine voulant que les démocrates se servent depuis deux ans de l’appareil d’État pour attaquer et dénigrer les républicains.

En substance, la nouvelle majorité à la Chambre se donne pour mission d’enquêter sur les enquêtes en cours à Washington et ailleurs au pays, dont celles ciblant l’ex-président américain Donald Trump, particulièrement sur son implication dans l’insurrection du Capitole le 6 janvier 2021 et sur sa tentative d’inverser le résultat des élections en Géorgie.

Ces enquêtes sont qualifiées de « chasse aux sorcières » par plusieurs élus de la droite.

Donald Trump a jeté de l’essence sur le feu déjà intense du clivage

 

Rappelons qu’une commission du Congrès a mis au jour, à la fin de 2022, le rôle joué par l’ex-président dans une tentative d’empêcher une transition pacifique du pouvoir et dans un stratagème déployé pour se maintenir au pouvoir contre la volonté des urnes.

« Comme les républicains ne contrôlent que la Chambre basse, il est peu probable que les lois qu’ils vont adopter survivent à un vote au Sénat [à majorité démocrate] », fait remarquer en entrevue au Devoir le politicologue Michael Lynch, spécialiste de la vie législative américaine à l’University of Georgia. « Pour cette raison, ils risquent de se concentrer sur les dossiers qui, selon eux, vont les aider à remporter l’élection présidentielle de 2024. Les enquêtes sur le gouvernement Biden vont donc se retrouver au coeur de leurs préoccupations. »

Le nouveau président du Comité de surveillance et de responsabilité de la Chambre, le républicain du Kentucky James Comer, en a fait la démonstration mercredi en annonçant, comme premier geste, le lancement d’une enquête sur les finances de Joe Biden et de sa famille, en particulier du fils du président. Hunter Biden est régulièrement accusé par Donald Trump de corruption pour des contrats qu’il aurait obtenus en Ukraine et en Chine par le passé.

Des règlements de comptes

Les républicains se sont réjouis de la découverte faite cette semaine, par les avocats de Joe Biden eux-mêmes, de documents confidentiels datant de l’époque où il était vice-président, oubliés dans un ancien bureau du démocrate à Washington et dans le garage de sa résidence privée à Wilmington, dans le Delaware. Ces papiers n’ont pas été renvoyés aux Archives nationales à la fin de son mandat, comme la loi l’oblige. Une dizaine de documents, dont le contenu n’a pas été précisé, ont été retrouvés.

Ironiquement, depuis l’été dernier, Donald Trump est sur la sellette après qu’une perquisition du FBI effectuée à sa résidence floridienne de Mar-a-Lago a révélé la présence de plus de 300 documents classés secrets, avec lesquels le populiste a quitté la Maison-Blanche.

Mardi, le nouveau président du Comité du renseignement à la Chambre, le républicain de l’Ohio, Mike Turner, a saisi l’affaire au vol pour riposter en demandant à la directrice du renseignement américain, Avril Haines, une évaluation complète des dommages et des répercussions potentielles de cette mauvaise gestion des dossiers classifiés par le président en poste sur la sécurité nationale. « Les personnes chargées d’accéder aux informations classifiées ont le devoir et l’obligation de les protéger », lui a-t-il écrit.

En août dernier, Mike Turner avait cherché à excuser le comportement de Donald Trump après la découverte de la masse de documents secrets à Mar-a-Lago.

Cette dynamique de l’affrontement et des règlements de comptes n’est pas nouvelle. « Et elle va persister au Congrès tant qu’une des deux parties ne va pas remporter une victoire décisive et relativement permanente », affirme Grant Reeher, directeur du Campbell Public Affairs Institute à la Syracuse University, joint par Le Devoir dans l’État de New York. « Ce clivage est un problème de très longue date qui s’est aggravé au cours des six dernières années. » Selon lui, Washington n’en est pas encore sorti.

À preuve : au premier jour de la nouvelle chambre, le 3 janvier, le représentant du Texas, Pat Fallon, a introduit une procédure en destitution du secrétaire du département de la Sécurité intérieure (DHS), Alejandro Mayorkas, accusé de ne pas avoir réussi à assurer un contrôle de la frontière sud des États-Unis face à l’immigration légale et illégale. Le document a été officiellement déposé lundi.

La même journée, les républicains à la Chambre ont fait adopter une loi visant à annuler l’augmentation du budget des autorités fiscales américaines, de 80 milliards $US sur 10 ans, décrétée l’an dernier par les démocrates. Le gouvernement cherchait ainsi à renforcer la capacité du fisc américain à faire respecter les lois sur les grosses fortunes, des particuliers comme des entreprises. En septembre dernier, les républicains ont fait de l’annulation de cette augmentation une promesse électorale, afin de mieux servir les Américains les plus fortunés, qui sont généralement plus favorables à la cause républicaine qu’à la cause démocrate.

Jeudi, Kevin McCarthy, nouveau président de la Chambre, a poussé la logique du règlement de comptes une coche plus loin en évoquant la possibilité de « radier » les procédures en destitution auxquelles Donald Trump a été soumis durant et après sa présidence : une fois pour avoir cherché des faveurs politiques en échange du financement de l’armée ukrainienne et une autre fois pour sa participation à l’insurrection du 6 janvier 2021.

Des tensions payantes pour qui ?

En 2013, une Maison-Blanche alors entre les mains du démocrate Barack Obama en opposition constante avec un Congrès à majorité républicaine avait entraîné un arrêt des activités de l’appareil gouvernemental américain pendant 15 jours en raison de l’incapacité de l’exécutif et du pouvoir législatif de s’entendre sur le financement des ministères et agences gouvernementales. Un remake de ce scénario n’est désormais plus à exclure dans le contexte actuel, estime Michael Lynch. « Ces tactiques agressives et revanchardes sont très bonnes pour les républicains, particulièrement pour ceux qui craignent d’être contestés lors des prochaines primaires de leur parti par des challengers plus à droite qu’eux, dit-il. Mais la stratégie est risquée. Si les républicains provoquent une autre fermeture du gouvernement et poussent des sujets beaucoup trop conservateurs à la Chambre, cela pourrait leur nuire lors des élections générales, lorsqu’ils vont devoir défendre ces opinions tranchées et plus à droite face à des candidats démocrates. »

« Donald Trump a jeté de l’essence sur le feu déjà intense du clivage, indique pour sa part Grant Reeher. À qui cela profite-t-il ? Malheureusement, à personne, et surtout pas aux citoyens américains, qui sont les premiers perdants d’une politique qui devient de plus en plus toxique. D’un côté comme de l’autre de la Chambre. » Et il ajoute : « En 2024, beaucoup va dépendre », non pas des tensions entre la Chambre et la Maison-Blanche, mais plutôt « des candidats qui vont se présenter à la présidence, chez les démocrates comme chez les républicains. Si les républicains choisissent Trump, ce qui me semble peu probable, cela va accorder un avantage aux démocrates ».

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