La candidature hâtive de Donald Trump pour déjouer ses opposants

Donald Trump, mardi soir, quelques instants avant d'annoncer sa candidature à la présidentielle américaine de 2024
Rebecca Blackwell Associated Press Donald Trump, mardi soir, quelques instants avant d'annoncer sa candidature à la présidentielle américaine de 2024

Ils contemplaient Mar-a-Lago, la résidence de Donald Trump, il y a quelques jours à West Palm Beach, quand Le Devoir les a croisés.

Hans et Ruben, deux Néerlandais en voyage aux États-Unis, remontaient doucement depuis Miami vers le nord du pays, mais avaient décidé de faire un « petit arrêt » dans ce coin de la Floride « pour voir d’où partait le freak show », a dit l’un, appuyé par le sourire complice de l’autre.

Au loin, l’absence de l’ex-président était évidente, ne laissant à la vue des curieux que de rares clients du club privé se déplaçant derrière une forêt de palmiers, entre une annexe et des terrains de tennis.

« C’est un peu décevant », a dit Ruben, qui s’attendait à plus d’action et de spectaculaire. « Je ne pensais pas que ça allait être aussi calme et insignifiant. »

Le calme a toutefois été temporaire à Mar-a-Lago, d’où Donald Trump a cherché à créer l’événement mardi soir en officialisant en grande pompe sa candidature en vue de la présidentielle de 2024. Une annonce hâtive et attendue qui cherche en partie à asseoir l’emprise du milliardaire autoproclamé sur le Parti républicain, alors que des voix appelant la formation politique à se détacher du populiste se font de plus en plus entendre. Particulièrement dans la foulée des élections de mi-mandat, où les candidats du « trumpisme » ont finalement fait piètre figure.

La stratégie pourrait être double pour Trump qui, en se jetant aussi vite dans la course en vue de la prochaine échéance électorale au pays, vient désormais compliquer les poursuites judiciaires qui planent au-dessus de sa tête. L’ex-président est dans la ligne de mire de la justice américaine pour avoir tenté de faire annuler le processus électoral américain dans la foulée de la présidentielle de 2020 et pour avoir soustrait des documents secrets de la Maison-Blanche afin de les conserver dans sa résidence privée, et ce, en contravention avec les lois du pays.

« Il n’y a aucune disposition juridique qui empêche de poursuivre un candidat à la présidence des États-Unis, dit en entrevue Frank Bowman, professeur émérite à la Faculté de droit de l’University of Missouri. Mais avec cette candidature, Donald Trump pense que cela va rendre la chose politiquement plus difficile pour le département de la Justice et qu’il sera plus facile pour lui de la dénoncer comme un stratagème du président Biden pour contrer un rival potentiel en 2024. »

La semaine dernière, le président américain, dans les derniers milles d’une campagne démocrate appelant à voter le 8 novembre dernier pour « protéger [aussi] la démocratie américaine », a dit souhaiter que tout soit fait d’ici 2024 pour s’assurer que Donald Trump « ne puisse plus se représenter ».

Les fidèles de Donald Trump, quant à eux, ont donné le ton des tensions à venir dans la sphère judiciaire, où, selon plusieurs sources, l’inculpation de l’ex-président ne serait plus qu’une question de semaines.

« Si Biden utilise le ministère de la Justice comme des stormtroopers partisans, alors le Congrès sera justifié d’utiliser tous les outils dont il dispose pour mettre fin à cet abus de pouvoir », a prévenu le sénateur républicain du Texas, Ted Cruz, membre du comité judiciaire du Sénat, cité par The Hill. Selon cet émule du populiste, les élus républicains du Capitole pourraient, entre autres, bloquer le financement du département de la Justice pour entraver les poursuites contre l’ex-président.

Des mises en accusation pourraient se matérialiser au terme de l’enquête publique du Congrès sur les événements du 6 janvier 2021, qui a établi en partie la responsabilité du populiste dans l’attaque du Capitole par ses partisans. Idem en Géorgie, où la procureure générale est sur le point de ficeler une possible inculpation de l’ex-président. Dans le comté de Fulton, il a cherché à faire apparaître plus de 11 000 voix en sa faveur — et en contradiction avec le résultat des urnes — pour éviter que l’État du Sud ne tombe entre les mains des démocrates. La tentative de corruption a malheureusement pour lui été enregistrée lors d’un appel téléphonique devenu désormais compromettant.

Déjouer une opposition

« Le coût politique pour le département de la Justice et pour le gouvernement Biden devient désormais plus élevé avec cette candidature officialisée, dit en entrevue le politicologue Richard Bensel, de la Cornell University. Trump va utiliser ces inculpations pour se poser en victime de poursuites politiques, ce qui pourrait aussi décourager d’autres républicains à se présenter contre lui en vue d’une primaire. En prétendant publiquement qu’il est déjà le candidat républicain présumé à la présidence, il vient de faire de toute opposition un acte de trahison et une atteinte aux intérêts du parti. »

Pourtant, au lendemain des élections de la semaine dernière, les conservateurs donnaient plutôt des signes qu’ils se cherchaient un remplaçant, en misant même sur le gouverneur républicain de la Floride, Ron DeSantis, qualifié en première page du New York Post, tabloïd de droite, de « Ron DeFuture ». L’ultraconservateur a d’ailleurs renforcé ses appuis dans la foulée de sa réélection en Floride, qui sont passés de 26 à 33 % entre l’avant et l’après-scrutin, parmi les républicains qui pourraient aller voter lors d’une primaire. Trump, lui, a vu sa cote légèrement baisser d’un point après le scrutin du 8 novembre : elle est à 47 %. Il est donc toujours en tête.

Mercredi, l’ex-chef de la diplomatie de Donald Trump, Mike Pompeo, a toutefois confirmé la fragilité de la nouvelle candidature de Donald Trump en dénonçant les références victimaires du discours de son ex-patron pour officialiser le lancement de sa troisième campagne présidentielle. « Nous avons besoin de plus de sérieux, de moins de bruit et de dirigeants qui regardent vers l’avant, et non pas dans le rétroviseur en prétendant être des victimes », a-t-il écrit sur Twitter.

L’ancien vice-président Mike Pence, dont le nom circule sur la courte liste des aspirants à la représentation républicaine pour 2024, a pour sa part indiqué, lors d’une entrevue à ABC, que les États-Unis auraient « de meilleures options à l’avenir » que l’ancien président Donald Trump, tout en restant discret sur ses intentions en vue de la prochaine présidentielle.

Depuis le début de la République américaine, un seul président a réussi à se faire réélire après avoir perdu au terme d’un premier mandat. Il s’agit de Grover Cleveland, battu en 1888, mais réélu en 1892.

« Ce qui est insolite avec Trump n’est pas tant qu’il se représente, mais qu’il refuse encore de reconnaître la légitimité du processus démocratique et qu’il encourage toujours ses supporteurs à faire de même », dit Michael Behrent, professeur d’histoire à l’Appalachian State University en Caroline du Nord, et ce, avec une ferveur toutefois de moins en moins évidente.

Dans la foulée de son annonce officielle, l’ex-attachée de presse de la Maison-Blanche Sarah Matthews a résumé ainsi la soirée : « C’est l’un des discours les moins énergiques et les moins inspirants que j’aie jamais entendus de la part de Trump, a-t-elle écrit sur Twitter. Même la foule [semblait] s’ennuyer. Pas exactement ce que vous souhaitez pour lancer une course présidentielle. »

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat- Le Devoir.

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