Les élections américaines de mi-mandat tardent à trouver vainqueur

Le Devoir Si une tendance se dessine actuellement pour la Chambre des représentants, la majorité au Sénat reste, elle, très incertaine.

La bataille de la démocratie s’éternise aux États-Unis : trois jours après les élections de mi-mandat, une lutte serrée bat toujours son plein pour la majorité à la Chambre des représentants et au Sénat. Les Américains pourraient même attendre des semaines avant de connaître le verdict final. Analyse des victoires et des défaites importantes jusqu’à présent — et explication des raisons pour lesquelles les derniers résultats tardent toujours.

Avec 211 sièges sur les 218 nécessaires pour obtenir la majorité, les républicains étaient en bonne voie, vendredi, de prendre les commandes de la Chambre des représentants. Une trentaine de sièges doivent toujours être attribués. Les données actuelles démontrent toutefois que la victoire conservatrice s’avérerait nettement plus courte que ce que plusieurs médias et experts prédisaient.

La conquête de la Chambre par les républicains avec une mince majorité serait moins lourde de conséquences pour les démocrates que le scénario du « tsunami rouge », qui ne s’est pas produit. Car même si la domination de la Chambre ne dépend que de l’obtention du seuil de 218 sièges, le parti au pouvoir peut tout de même être fragilisé par une faible majorité.

« À partir du moment où vous êtes majoritaires, ça n’a aucune importance que votre marge soit de 1 ou 50 sièges. Si vous avez le contrôle de la Chambre, vous pouvez déterminer ce sur quoi on débat, sur quel projet de loi on vote, ou proposer des comités d’enquête du congrès », indique Rafael Jacob, analyste politique rattaché à la Chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Or, une composition hautement divisée peut venir compliquer l’élection du président de la Chambre des représentants, qui a besoin de 218 votes. Le président de la Chambre est le troisième personnage en importance des États-Unis, après le président et le vice-président.

« Dans un système très divisé, où tu ne peux pas t’attendre à avoir des votes du parti adverse, si ton caucus ne t’appuie pas unanimement, ça change quelque chose d’avoir une majorité courte ou beaucoup plus large », explique M. Jacob.

Une courte majorité de républicains rendrait également la prochaine élection plus incertaine que si la vague rouge s’était produite, puisque les démocrates n’auront qu’à regagner que quelques sièges s’ils veulent reprendre les rênes de la Chambre basse.

« Quand un parti gagne [la Chambre des représentants] avec une énorme marge, cette majorité tend à être plus sûre pendant plus longtemps. En ce moment, c’est super volatil, et personne ne peut dire qui va gagner ou regagner la majorité à la Chambre dans deux ans », note-t-il.

Incertitude au Sénat

Si une tendance se dessine pour la Chambre des représentants, la majorité au Sénat reste, elle, très incertaine. Seulement le tiers (35) des 100 sièges étaient en jeu lors du scrutin, et 32 ont été remportés jusqu’à présent : 12 sièges par les démocrates et 20 par les républicains.

Les deux camps étaient presque à égalité avec 48 et 49 sièges respectivement, vendredi. Un 49e siège serait toutefois à portée de main des démocrates, en Arizona.

La Pennsylvanie est le seul État ayant connu un changement d’allégeance à la Chambre haute, les démocrates l’ayant arrachée aux républicains. Le candidat démocrate John Fetterman l’a emporté avec 51 % des voix sur le candidat trumpiste Mehmet Öz — un coup dur pour les républicains, puisque chaque siège s’avère décisif pour la domination de la Chambre haute.

Selon de nombreux médias américains, l’ancien président Donald Trump était « furieux » de cette défaite, mercredi. Le milliardaire aurait rejeté la faute sur les personnes qui lui ont conseillé de soutenir le Dr Mehmet Öz dans la course, y compris son épouse, Melania.

Avec trois sièges toujours disputés — le Nevada, l’Arizona et la Géorgie —, deux scénarios sont maintenant possibles au Sénat. Si l’un des camps s’empare de l’Arizona et du Nevada, il prendra automatiquement le contrôle du Sénat. En revanche, si les deux États ne sont pas remportés par un même parti, tout reposera alors sur la Géorgie, qui tranchera.

Dans ce cas, il faudrait plusieurs jours, voire des semaines, avant de connaître le verdict, puisque les résultats ne seront pas connus avant le 6 décembre, jour de second tour en Géorgie. Comme aucun candidat n’a franchi la barre des 50 % des voix, le sénateur démocrate sortant Raphael Warnock et l’ancienne vedette de football républicaine Herschel Walker devront s’affronter de nouveau. Raphael Warnock a récolté 49,4 % des voix des suffrages mardi, contre 48,5 % pour son rival républicain.

Advenant que la Géorgie doive trancher, la course serait cruciale pour Joe Biden, qui doit conserver le Sénat s’il veut poursuivre son programme des deux prochaines années.

« Le fait de conserver le Sénat pour les démocrates ferait en sorte que Joe Biden pourrait continuer à nommer des gens au sein de l’appareil gouvernemental américain, dont des juges fédéraux, pour les deux prochaines années. Ça, c’est très important », explique le chercheur postdoctoral à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Rappelons que les républicains doivent gagner 51 sièges pour prendre les commandes du Sénat, tandis que les démocrates doivent gagner 50 sièges pour les conserver.

 

Les démocrates détenaient une très mince majorité avant les élections de mardi : le Sénat était divisé à 50-50, mais les démocrates avaient le pouvoir grâce à la vice-présidente Kamala Harris, qui peut exprimer un vote décisif sur les mesures si la Chambre est dans l’impasse.

Attente et complotisme

Les Américains ont voté mardi, mais, plusieurs jours après le scrutin, les résultats se font toujours attendre. Pourquoi ? Chacun des 50 États dispose de ses propres règles — dont certaines rendent presque impossible un dépouillement rapide, résume M. Jacob.

Au Nevada, par exemple, les règles électorales concernant le vote par correspondance contribuent à cette attente : tant que les bulletins de vote portent un cachet postal datant d’avant le jour du scrutin, ils peuvent être comptés jusqu’au samedi 12 novembre.

« C’est donc entièrement possible qu’aujourd’hui, vendredi, l’État du Nevada reçoive encore des bulletins de vote. C’est impossible de terminer [le dépouillement] mardi avec des règles de la sorte », dit-il.

Le temps additionnel nécessaire à la réalisation du dépouillement alimente régulièrement les théories du complot, comme ce fut le cas en 2020. « C’était dangereux de ne pas être plus rapide et efficace dans le contexte social des États-Unis. Je pense que le risque était plus gros en 2020, puisque Donald Trump était sur les bulletins de vote. Mais aujourd’hui, ça n’aide pas du tout le climat », précise M. Jacob.

Le trumpisme affaibli

Bien qu’elles suscitent généralement moins d’attention que la bataille pour le Congrès, les courses gubernatoriales font l’objet d’importants enjeux, comme la question de l’accès au vote, l’accès à l’avortement et les droits des personnes transgenres.

Les États-Unis ont élu 24 gouverneurs républicains et 22 gouverneurs démocrates, soit un gain de 2 postes pour les démocrates pour le moment. Les résultats ne sont toujours pas officiels pour quatre États : l’Oregon (annoncé démocrate par plusieurs médias), le Nevada, l’Arizona et l’Alaska.

La réélection du gouverneur républicain de la Floride, Ron DeSantis, a fait couler beaucoup d’encre depuis mardi. Le rival potentiel de Donald Trump à l’investiture républicaine en vue de la présidentielle de 2024 a été réélu avec près de 60 % des voix.

Pour Rafael Jacob, l’élection de DeSantis et celle d’autres gouverneurs républicains, comme Brian Kemp en Géorgie et Chris Sununu au New Hampshire, démontrent la tendance des électeurs à s’éloigner de l’ancien président Trump.

« Ce sont tous des gouverneurs républicains qui se sont fait réélire confortablement dans des États qui ne sont pas nécessairement des bastions républicains. Quand vous regardez leur profil, ce sont des types qui ne se présentaient pas comme des “trumpistes”. Ils ont vraiment cultivé leur propre marque. »

En effet, une série de candidats soutenus publiquement par l’ancien président américain ont été battus — une démonstration de faiblesse pour plusieurs alliés du parti républicain. M. Trump, qui devait possiblement annoncer sa candidature au scrutin présidentiel de 2024, est maintenant sous le feu des critiques, étant considéré comme responsable du sort des républicains dans plusieurs courses d’importance.

Difficile de prédire ce qu’il adviendra de son annonce de mardi, selon Rafael Jacob. « [S]’il se lance [dans la course de 2024], il ne le fait pas dans une position de force. Quand on regarde sur Truth Social, les messages qu’il envoie depuis quelques jours sont décousus. Ça sent la panique. »

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