Le trumpisme mis à l’épreuve par la «Rust Belt»

À Youngstown, en Ohio
Photo: Fabien Deglise À Youngstown, en Ohio

David Bonside, un infirmier habitant dans le Howland Township, en Ohio, dans le coeur de la « Rust Belt » américaine, a voté deux fois pour Donald Trump. En 2016 et en 2020. Mais cette année, il a décidé de prendre ses distances du populiste et surtout de son candidat vedette ici, pour le siège de sénateur de l’État à Washington, J.D. Vance.

« Je n’ai pas voté pour lui, laisse-t-il tomber, tout en savourant après sa journée de travail une cigarette devant sa maison. On sent la présence de Trump tout autour de lui et c’est ce qui m’inquiète. Vance ne cherche pas à représenter l’Ohio dans la capitale. Il fait campagne surtout pour lui et pour la nouvelle idéologie des républicains. Et ce n’est pas ce que je veux. »

À quelques jours du vote final des élections de mi-mandat en cours aux États-Unis, la course reste serrée entre l’aspirant sénateur adoubé par Donald Trump et le représentant démocrate de l’Ohio à la Chambre, Tim Ryan, qui reluquent depuis des mois le siège laissé vacant par le sénateur républicain Rob Portman. Le vieux routier de la politique s’est placé en porte-à-faux avec son parti, sur lequel l’emprise de l’ex-président à tendance autoritaire reste forte, en condamnant les tentatives de renversement du scrutin de 2020 par le populiste, avant d’annoncer qu’il ne se représenterait pas.

Les démocrates espèrent faire un gain dans cet État à l’humeur politique instable et changeante, qu’ils rêvent de voir tourner cette année en leur faveur. Après avoir voté deux fois pour Obama, l’Ohio a accordé son appui deux fois de suite à Donald Trump, avec, lors de la présidentielle, une avance notable de 8 points sur Joe Biden.

Rouge ou bleu ?

« L’Ohio est un terrain politique difficile, admet le démocrate Bob Hagan, sénateur de la législature locale et ex-conducteur de locomotive. Nous ne devons pas seulement faire face à une opposition, mais à des partisans de Trump entretenant désormais un culte qui, malgré les erreurs, les mensonges, les tromperies de leur leader, continuent de le soutenir, lui, et ses représentants. »

La dernière mesure de l’opinion en Ohio, menée par la Baldwin Wallace University, accordait la semaine dernière une avance de 4 points à Tim Ryan sur J.D. Vance. Le républicain semble attirer vers lui les électeurs préoccupés par la flambée des prix et l’inflation, alors que le démocrate, tout en réussissant à rejoindre une partie de l’électorat sur ce thème, voit également les craintes sur l’accès à l’avortement et sur la démocratie alimenter ses appuis.

« Nous nous préparons à une vague rouge ici [de la couleur du Parti républicain] », assure Bryan C. Williams, président de la cellule locale du parti dans le comté de Summit. Le Devoir l’a rencontré à Akron, au sud de Cleveland. « Cette élection est un référendum sur la performance des démocrates et de Joe Biden depuis deux ans. Et les électeurs vont les sanctionner en votant pour des candidats qui ne sont pas démocrates. Parce qu’ils n’aiment plus la marque. Ils n’aiment plus le produit. »

« J.D. Vance a fait un travail raisonnable pour interpeller le coeur de la base du président Trump, résume en entrevue le politicologue Mark Caleb Smith, de la Cedarville University. Mais son adversaire, Tim Ryan, a également bien réussi à séduire les électeurs modérés et les cols bleus en prenant même ses distances de Joe Biden pour éviter d’être entaché par la faible popularité du démocrate à la Maison-Blanche. »

Deux mondes

 

Si l’écart entre les deux candidats reste serré dans les sondages, il l’est beaucoup moins sur le champ de bataille et sur le plan des idées. J.D. Vance se pose en effet depuis le début de la campagne en porteur fier des messages de l’ex-président, autant sur les accusations de fraude sans fondement du dernier scrutin que sur la guerre culturelle lancée par les républicains pour démoniser leurs adversaires. Sur l’accès à l’avortement, le candidat maintient la ligne dure de son parti. Il n’a que très récemment accepté de reconnaître la légitimité du scrutin de la semaine prochaine en cas de défaite.

À l’opposé, Tim Ryan, politicien issu de la « Rust Belt », la ceinture de rouille qui caractérise les régions des États-Unis historiquement bâties sur l’industrie lourde et la métallurgie, s’est fait le candidat de la classe ouvrière, qu’il connaît bien et avec laquelle il a réussi à tisser des liens solides dans les dernières années. Le démocrate se présente aussi comme le défenseur des droits que le radicalisme des conservateurs cherche désormais à retirer aux femmes, aux minorités, aux travailleurs, aux familles dans le besoin…

Dans les pages de Politico cette semaine, Ryan a déploré le fait que son opposant ait « collecté des fonds auprès des insurgés », les partisans de Donald Trump ayant pris d’assaut le Capitole le 6 janvier 2021, avec l’idée de maintenir le populiste au pouvoir, en contradiction avec le résultat des urnes. « Ces gars sont tellement extrêmes, ils attisent la violence, ils collectent des fonds pour les gens qui essaient de renverser le pays, de le faire exploser. Et c’est triste. »

« Les républicains veulent nous faire revenir au Moyen Âge, a laissé tomber cette semaine Desetta Kelley-Dixon, jeune retraitée de la fonction publique d’Akron, rencontrée devant chez elle où elle ramassait les feuilles. S’ils reprennent le pouvoir à Washington, cela va annoncer des années difficiles pour les femmes, mais aussi pour le pays. »

Choix paradoxal

 

Dans le bureau de la section locale du Laborers’ International Union of North America, un syndicat de travailleurs, Barney Mosley, le secrétaire-trésorier, assiste depuis le début de la campagne à ce qu’il qualifie de « spectacle étrange ». « Nous demandons à nos membres de soutenir les candidats qui sont favorables aux travailleurs, dit l’homme, un ancien ouvrier de la construction. Or, J.D. Vance n’en fait pas partie. Et le Parti républicain a un discours ouvertement antisyndicaliste. Malgré tout, plusieurs cols bleus d’ici restent attirés par ce courant conservateur. »

Il ajoute : « Ces membres ne pensent finalement qu’à l’argent. Ils croient qu’en votant pour les républicains, ça va les rendre plus riches. Et ils se foutent complètement de savoir si leur choix va contribuer à préserver ou à détruire la démocratie. Or, si cette démocratie s’écroule, ce sont probablement leurs droits qui vont partir avec. »

« La désinformation et les théories du complot ont vraiment trouvé leur place dans l’aile droite américaine, et cela guide désormais les électeurs de l’Ohio, résume Lee Hannah, professeur de science politique à la Wright State University. Globalement, cela demeure un problème puisque les Américains pourraient, dans ce contexte, finir par élire plusieurs candidats qui nient la légalité du scrutin de 2020 [dont J.D. Vance fait partie] à des postes où ils pourraient avoir une influence considérable lors de la présidentielle de 2024. Ce sont eux qui vont certifier les résultats de l’élection ou être en mesure de perturber le vote du collège électoral dans chaque État. »

Pour Bob Hagan, l’aveuglement des ouvriers, qu’il a vus lentement s’éloigner des démocrates pour aujourd’hui pencher pour J.D. Vance, reste malgré tout difficile à comprendre. « Quand les cols bleus ont décidé de voter pour Donald Trump en 2016, c’est parce qu’il leur avait promis de rouvrir les usines qui ont fermé dans les dernières années, faisant disparaître des centaines de milliers d’emplois. Mais il n’a rien fait pour la région, une fois élu. Malgré tout, il continue d’avoir des partisans ici. Cette fois-ci, les républicains font reposer leur campagne sur l’inflation, en promettant de faire baisser les prix. Mais ils n’y arriveront pas plus qu’avec les réouvertures des usines. »

« Face à tout ça, il y a de quoi être désabusé. Mais il ne faut pas. On ne peut pas rester silencieux. Sinon, nous allons perdre. Et beaucoup », conclut-il.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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