De l’intimidation d’électeurs comme stratégie électorale

Robert Simpson, de la petite ville de Pahokee, au nord de Miami
Photo: Fabien Deglise Le Devoir Robert Simpson, de la petite ville de Pahokee, au nord de Miami

« Oh, non ! » Robert Simpson, résident de la petite ville de Pahokee, au nord de Miami, est catégorique. Cette année il n’ira pas voter aux élections de mi-mandat. Parce que, pour l’avoir fait la dernière fois, il a dû en payer le prix.

L’homme de 68 ans fait en effet partie de la vingtaine de Floridiens arrêtés en août dernier — des Afro-Américains dans la très grande majorité — par la « police des élections » mise en place par le gouverneur républicain de l’État, Ron DeSantis, pour assurer la sécurité et l’intégrité des élections. Hautement médiatisée, l’opération, la première du genre menée par la nouvelle équipe chargée d’enquêter sur une fraude électorale, s’est déroulée aux quatre coins de l’État. Elle a laissé derrière elle des citoyens abasourdis par leur arrestation et des images d’interpellations en plein jour devant leurs voisins qui désormais circulent en ligne.

« Oui, j’ai commis un crime par le passé [c’était en 1992] », admet M. Simpson rencontré par Le Devoir vendredi dernier dans un modeste quartier résidentiel, au milieu de terres agricoles et de maisons rivalisant de simplicité et de désordre. « Mais j’ai purgé ma peine. »

Après des années d’une exclusion stricte et à vie du processus électoral des personnes condamnées pour crime, la Floride a rétabli, en 2018, leur droit de vote, une fois leur peine purgée. Des exceptions existent toutefois, si l’ex-détenu a encore des amendes impayées (pour vagabondage, pour excès de vitesse…) ou des frais juridiques qu’il aurait « oubliés ». La mesure discrimine principalement les personnes à faibles revenus, issues de la communauté afro-américaine, dénoncent les défenseurs des droits civiques ici.

« Il y a trois ans, je me suis présenté au bureau d’enregistrement des électeurs, poursuit M. Simpson. Personne ne m’a dit que je n’avais pas le droit de voter. On m’a même donné ma carte. J’ai voté en 2020. Et aujourd’hui, plus de deux ans après mon inscription, on m’arrête. Pourquoi ? »

Pourquoi ? La question se pose, en Floride, comme dans plusieurs États pivots où, depuis le début de la campagne électorale, les cas d’intimidation d’électeurs se multiplient, nourris par la conviction au sein de la frange radicale du Parti républicain que le dernier scrutin présidentiel a fait l’objet d’une fraude massive ayant mené Joe Biden au pouvoir. Malgré des centaines de contestations des résultats devant les tribunaux et de recomptages, dont plusieurs sous la supervision de républicains, aucune preuve ne permet de soutenir ces accusations. Y compris en Floride.

Invectives et armes à feu

La semaine dernière, le ministère de la Justice de l’Arizona a pourtant reçu quatre nouvelles plaintes pour harcèlement d’électeurs aux abords de bureaux de scrutin de la grande région de Phoenix — où les républicains bataillent fort pour ralentir la progression démocrate révélée lors de la présidentielle de 2020. Cela porte à 10 le nombre de dossiers pour intimidation déposés sur le bureau du procureur général de cet État du sud depuis le début de l’automne. Les plaintes évoquent des invectives à l’endroit d’électeurs venant déposer leur bulletin par des citoyens-justiciers cherchant à « protéger », selon eux, l’exercice de la démocratie d’une fraude de l’existence de laquelle ils ont été convaincus. Donald Trump poursuit ses attaques du camp démocrate sur ce thème — en contradiction avec les faits — depuis sa défaite. Ce « grand mensonge » est repris en choeur par plusieurs candidats républicains actuellement dans la course électorale.

Des électeurs ont été filmés, photographiés, accusés d’être des « agents infiltrés » au service de ladite fraude. Des armes ont également été exhibées aux abords des urnes.

Au Colorado, un groupe baptisé le U.S. Election Integrity Plan a formé des bénévoles, dont certains sont armés, pour faire du porte-à-porte à la recherche de fraude électorale. Ils ont frappé à celle de 10 000 électeurs. En Géorgie, des groupes de militants ont organisé des contestations massives sans fondement de l’éligibilité de dizaines de milliers d’électeurs, rapporte le Brennan Center for Justice.

« L’intimidation des électeurs fait partie des élections américaines depuis longtemps, résume en entrevue au Devoirle politicologue David Bateman, joint à la Cornell University, dans l’État de New York. Mais elle avait diminué après les années 1960. En 1980, le Parti républicain a même adopté un décret interdisant légalement certaines pratiques interprétées comme de l’intimidation. Mais il a été rendu caduc sous le gouvernement Trump. Et les choses se sont encore aggravées depuis les élections de 2020, lorsque les mensonges de Trump sur la fraude électorale ont encouragé la coordination de groupes pour “surveiller” les bureaux de vote — pas seulement par des observateurs formés, comme cela a toujours été le cas pour les deux partis, mais par des personnes qui ont décidé à l’avance qu’une fraude allait se produire et qu’elles allaient l’empêcher. »

Des élus ciblés

 

Cette violence politique a atteint d’ailleurs vendredi dernier un point culminant avec l’agression au marteau du mari de la leader de la majorité au Congrès, Nancy Pelosi, en pleine nuit dans sa résidence de San Francisco. Selon la police locale, il ne s’agit pas d’un « acte aveugle » de violence, l’assaillant, un homme dans la quarantaine, ayant adhéré aux théories complotistes et aux discours haineux proférés à l’endroit des élites démocrates du pays sur plusieurs réseaux sociaux. Le geste a été unanimement condamné par les démocrates — tout comme par une poignée de républicains —, qui ont souligné au passage la toxicité de l’espace politique lors du scrutin en cours.

En Floride, le 21 octobre dernier, un juge de Miami a rejeté les accusations de fraude électorale portées contre une des vingt personnes arrêtées par la « police des élections » de Ron DeSantis. Le dossier de Robert Simpson pourrait suivre le même chemin dans les prochains jours, le juge du district de Miami-Dade, Milton Hirsch, ayant établi qu’il n’y avait pas de « tentative organisée » de fraude et que les citoyens ciblés par cette campagne, ayant été dûment inscrits, ne savaient pas qu’ils étaient en train de voter en infraction avec la loi. La législation de la Floride stipule qu’un électeur doit « volontairement » commettre le crime de s’inscrire et de voter illégalement pour être poursuivi.

Au total, 1,4 million de Floridiens sont touchés par la loi de 2018 sur le rétablissement du droit de vote à des personnes ayant un passé criminel, selon la Florida Rights Restoration Coalition, qui regroupe des juristes cherchant à les aider à retrouver leur place dans l’exercice de la démocratie.

« Je suis en paix avec ce qui s’est passé, assure Robert Simpson, le ton calme et posé. Quand on regarde l’histoire de la Floride, on comprend que, depuis toujours, ils cherchent à nous empêcher, d’une manière ou d’une autre, de voter. J’espère que je vais retrouver mon droit de vote. Pas cette année, c’est sûr. Mais pour la prochaine élection, sans doute. Et je ne vais pas voter pour eux. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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