Des complotistes au sein de l’appareil électoral américain

Le républicain Mark Kampf, qui soutient les théories complotistes voulant que des machines à voter aient participé à une fraude électorale massive en 2020.
John Locher Associated Press Le républicain Mark Kampf, qui soutient les théories complotistes voulant que des machines à voter aient participé à une fraude électorale massive en 2020.

Sous la pression, elle a cédé. Après 20 ans de service comme greffière du comté de Nye au Nevada, Sandra Merlino, la jeune soixantaine, a décidé de prendre sa retraite en août dernier, à l’approche du scrutin de mi-mandat du 8 novembre aux États-Unis. Elle laisse le travail de supervision et d’organisation des élections, dans cette région rurale de l’État, à quelqu’un d’autre.

« Ce n’était plus vivable », résume la dame, une républicaine pourtant convaincue, rencontrée la semaine dernière par Le Devoir dans une pizzeria de la petite ville de Toponah, entre Las Vegas et Reno. « La contestation des résultats du vote et du processus électoral a toujours été présente ici, depuis le début des années 2000. Ce n’est pas nouveau. Mais ça va en s’amplifiant. Dangereusement. Cette année, la pression était très forte pour que l’on se débarrasse des machines à voter. Même si, depuis qu’on les a acquises, en 2004, elles ont très bien fonctionné, n’ont jamais produit de fraudes électorales et ont même simplifié notre travail. C’était un combat perdu d’avance. J’ai préféré partir. »

Elle dit avoir bien fait. Son successeur, par intérim, Mark Kampf, un autre républicain qui, lui, soutient les théories complotistes voulant que ces machines aient participé à une fraude électorale massive en 2020 — en contradiction avec les faits —, vient de redessiner le cadre du prochain scrutin. Dans le comté de Nye, cette année, les électeurs vont revenir au papier et au crayon pour « assurer la transparence et la sécurité du vote », a-t-il précisé. Et le décompte des voix va se faire à la main.

« Ça ne va que retarder le processus et repousser l’annonce des résultats, dit-elle. Et tout ça pour quoi ? »

Les complotistes à l’assaut du processus électoral : voilà ce qui pourrait caractériser le prochain scrutin aux États-Unis, où, dans plusieurs États, les tenants des théories fallacieuses sur le déroulement du vote de 2020, pour expliquer et justifier la défaite de Donald Trump, ne sont plus seulement sur les réseaux sociaux. Ils occupent désormais des postes importants au sein de l’administration électorale du pays, comme dans le comté de Spalding, au sud d’Atlanta.

Ici, le président de la Commission électorale, Ben Johnson, ne cache pas, dans ses publications en ligne, son soutien pour ce qu’il appelle son « groupe d’insurgés » qui a tenté de faire annuler la certification du vote en faveur de Joe Biden en prenant d’assaut le Capitole, le 6 janvier 2021. Il a qualifié le démocrate à la Maison-Blanche de « président illégitime », appelant désormais à bannir les machines à voter, le vote par anticipation et celui par la poste, persuadé que tout cela a permis la « manipulation du scrutin » présidentiel. Aucune preuve, malgré les enquêtes et les dépouillements judiciaires, ne permet d’étayer cette croyance.

Il y a quelques mois, l’homme n’a pas renouvelé le contrat de maintenance de l’équipement électoral signé avec la Dominion Voting Systems, une entreprise ciblée par les conspirationnistes à la solde de Donald Trump. Pourtant, ces machines, qui ne sont pas connectées à Internet, contrairement à ce que clament leurs détracteurs républicains, sont une source d’erreurs rares, en deçà de 0,1 %, et beaucoup moins importantes que lors d’un dépouillement à la main — à 0,3 % —, selon la Cour suprême du Wisconsin, lors d’un dépouillement judiciaire du vote, en 2011.

C’est Ben Johnson qui, après le 8 novembre prochain, va devoir certifier le vote de son comté lors des élections de mi-mandat. Il n’a toutefois pas réussi à bloquer le vote par anticipation ni celui par correspondance, qui est bel et bien en marche depuis le 22 octobre dans cette région de la Géorgie.

Des infiltrés inquiétants

 

« Le loup est dans la bergerie », a résumé la semaine dernière sur les ondes de CNN Barbara Byrum, greffière du comté d’Ingham, au Michigan, un autre État où les fidèles du « Make America Great Again » (MAGA) de l’ex-président, là aussi, ont décidé de s’investir dans les instances électorales en vue du prochain scrutin. Pour en protéger « l’intégrité », selon eux. Même chose au Colorado, en Arizona, en Caroline du Nord, en Pennsylvanie…

« La montée de ces complotistes dans ces instances est plus que préoccupante », résume à l’autre bout du fil Larry Diamond, professeur à la Stanford University et auteur du livre Ill Winds: Saving Democracy from Russian Rage, Chinese Ambition, and American Complacency (Mauvais vent. Sauver la démocratie de la rage russe, de l’ambition chinoise et de la complaisance américaine). Le Devoir l’a joint à Palo Alto en Californie. « Il ne peut pas y avoir d’élections libres et impartiales sans un encadrement indépendant. Ils n’ont pas réussi à annuler les élections de 2020, mais par les postes qu’ils occupent, ils vont pouvoir mettre en place des cadres pour troubler les prochaines. »

La mécanique est en marche. Elle s’accompagne aussi d’une stratégie d’intimidation du personnel électoral indépendant, dans l’espoir de le faire partir pour le remplacer par des scrutateurs et préposés aux bulletins de vote davantage voués à leur cause.

« Cela fait partie de mon quotidien, résume Sarah, une jeune Afro-Américaine rencontrée à l’ouverture d’un bureau de vote par anticipation au nord d’Atlanta cette semaine et qui travaille pour les élections depuis plusieurs années. Mais ils ne me font pas peur. Je suis là parce que je crois en la démocratie. Je dois m’assurer que tous les électeurs aient un accès libre aux urnes, et c’est ce que je fais. »

Elle ajoute : « Oui, j’ai reçu des menaces. Quelqu’un dans la rue m’a conseillé de me trouver un bon avocat pour les poursuites auxquelles je vais devoir faire face, selon eux, après le vote. On verra bien… »

Un chaos attendu

 

Lundi, la Géorgie a suivi la tendance en cours dans plusieurs autres États en mettant en place un système d’alerte permettant à ses employés d’envoyer des messages textes aux responsables électoraux de l’État et aux forces de l’ordre en cas de menace. Le bureau du secrétaire d’État Brad Raffensperger, qui s’est illustré en 2020 pour avoir tenu tête à Donald Trump dans sa tentative d’annulation du scrutin en sa faveur en Géorgie, dit chercher par ces textos à protéger les travailleurs du chaos qui pourrait accompagner le jour de l’élection.

Au Nevada, ce harcèlement a incité plusieurs employés d’expérience à se retirer cette année, a admis cette semaine Joe Gloria, du bureau d’enregistrement des électeurs du comté de Clark, le plus important de l’État, qui englobe la grande région de Las Vegas. Mais il a assuré au réseau local de CBS qu’à 15 jours du vote, les postes ont depuis été pourvus.

Depuis le début de la campagne, les autorités électorales du comté croulent aussi sous les demandes d’accès à l’information menées par les partisans du « grand mensonge » de Donald Trump pour tenter d’obtenir le nom et les adresses du personnel électoral. Sans doute en vue de vérifier s’ils adhèrent aux croyances et à la désinformation qui les animent, ou pour les convaincre par l’intimidation de le faire. Devant le refus des responsables électoraux de la région de Las Vegas de répondre favorablement à leur demande, la cause a même été portée devant les tribunaux par le Comité national républicain.

« Le comté de Clark prend au sérieux la vie privée de ses agents électoraux pour les protéger du harcèlement, des menaces et d’autres formes d’intimidation, a dit en entrevue au Devoir Dan Kulin, porte-parole du comté, la semaine dernière. L’intégrité de notre processus électoral est essentielle. Nous devons nous assurer que ceux qui font respecter le droit de vote de tous les citoyens ne sont pas menacés par d’autres qui souhaitent démanteler notre processus électoral. »

À Toponah, Sandra Merlino dit regarder cela de loin, « pour le bien de [sa] santé mentale », dit-elle en souriant. Mais elle reste inquiète de l’affaiblissement de la démocratie qui semble désormais se jouer sous ses yeux.

« J’espère que les républicains vont remporter les élections, dit-elle dans la foulée. Mais j’espère aussi que, ce faisant, après toute la pression mise sur le système électoral, cela va convaincre les complotistes que nous avons un système qui fonctionne finalement très bien et que cela va contribuer à faire descendre un peu la pression sur le sujet. »

Larry Diamond, lui, n’y croit pas vraiment. « Nous sommes face à des gens qui sont prêts à corrompre le processus électoral pour faire gagner leur candidat. C’est un problème d’ordre moral, dit-il. Ils ne vont jamais accepter des résultats qui ne respectent pas leur choix. Nous traversons une période difficile. Et la seule chose qui peut nous aider, c’est de s’assurer de la mobilisation de ceux qui veulent défendre ce processus. Les gens ne peuvent plus être passifs quand ils croient en la démocratie. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat- Le Devoir .

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