En Géorgie, le cowboy Marcus Flowers affronte la populiste Marjorie Taylor Greene

Photomontage: Le Devoir et Agence France-Presse À gauche, le candidat démocrate Marcus Flowers, et à droite, la candidate républicaine Marjorie Taylor Greene, qui se présentent tous les deux dans le 14e district de Géorgie pour les élections de mi-mandat.

À 45 ans, Marcus Flowers, le candidat démocrate au siège de représentant du « 14th district » de la Géorgie, au nord d’Atlanta, fait souvent référence à son enfance, passée dans la misère à Troy, en Alabama, pour justifier sa persévérance et sa détermination dans la course électorale en cours aux États-Unis.

« J’étais l’enfant qui portait des vêtements abîmés, celui que l’on rejetait, celui que l’on regardait de travers, dit-il en entrevue au Devoir. De cette époque, j’ai gardé deux choses : la foi, qui est indéfectible chez moi, et surtout la résistance face aux intimidateurs. »

Le bagage a été lourd à porter, admet le vétéran, qui a mené des missions difficiles en Irak et en Afghanistan par le passé avant de revenir travailler ici pour le ministère de la Défense. Mais il semble l’avoir aussi prédisposé à affronter la républicaine qui lui fait face dans ce district : Marjorie Taylor Greene, figure montante du trumpisme et porte-voix hurlant des théories complotistes, qui a fait son entrée au Congrès en 2020 par la porte que lui ont ouverte ici les électeurs de ce district, avec un appui remarquable de 75 % des voix exprimées. Dans la région, Donald Trump a également été soutenu, lors de sa défaite de 2020, dans la même proportion.

Les chiffres ne sont pas favorables à Marcus Flowers, qui qualifie sa campagne lors de ces élections de mi-mandat de « mission critique », pour reprendre les termes de son ancien métier, en affichant malgré tout calme et sérénité.

« Je suis ici pour déloger Marjorie Taylor Greene, laisse tomber l’homme, qui ne sort jamais en public sans son chapeau de cowboy. Je suis là pour offrir un choix que les électeurs n’avaient pas en 2020 [le candidat démocrate de l’époque contre la populiste s’était désisté avant le jour du scrutin]. Je parle à mes voisins, je frappe aux portes dans le district et j’explique que nous sommes face à un scrutin historique. Ce ne sont pas juste des candidats qui sont sur le bulletin cette année. Ce sont aussi la démocratie et sa sauvegarde. Et Marjorie Taylor Greene ne représente pas cette démocratie. »

Photo: Fabien Deglise Le Devoir Markus Flower avec des militants à Dallas, en Géorgie

Depuis la défaite de Donald Trump, la républicaine s’est portée sans relâche à la défense de son ex-patron, contribuant à faire la promotion de ses théories sans fondement sur une fraude électorale qui n’a jamais été démontrée. Ces allégations cherchant à justifier une défaite tendent aussi à décrédibiliser le processus électoral aux États-Unis, et ce, même si les experts et la justice américaine ont qualifié le scrutin de 2020 d’un des plus fiables et des plus justes de l’histoire du pays.

Et la candidate républicaine n’a jamais peur d’aller encore plus loin. « Le Parti démocrate est le parti de l’abus des enfants. C’est le parti de l’exploitation et de la sexualisation des enfants à l’école, celui qui leur enseigne le racisme anti-Blancs par les théories critiques sur la race et la mutilation génitale des enfants [sic]. Des enfants qui n’ont même pas encore de permis de conduire, pas le droit d’avoir un tatouage et qui ne peuvent pas aller voter », a-t-elle dit la semaine dernière lors d’un débat l’opposant à Marcus Flowers organisé par l’Atlanta Press Club. « Comment pouvez-vous, comme père de famille, représenter le Parti démocrate ? Croyez-vous en la mutilation génitale des enfants de moins de 18 ans », a-t-elle ajouté devant un démocrate hochant calmement la tête.

« Boy, a-t-il laissé tomber. Cela fait beaucoup de choses. Et si vous croyez vraiment à tout ça, eh bien, je prie pour vous. »

Depuis le début de la campagne, le démocrate a réussi un tour de force en récoltant plus de 14 millions de dollars en dons, soit 3 millions de plus que le trésor amassé par son opposante populiste dans cette course. En 2020, Taylor Greene n’avait injecté que 2 millions dans la campagne qui l’a conduite au Congrès.

C’est d’ailleurs ce Congrès, attaqué par des insurgés, harangué par Donald Trump et la candidate du 14e district de Géorgie, dans une moindre mesure, qui a incité Marcus Flowers à se lancer en politique et à affronter Marjorie Taylor Greene, avoue-t-il. « Quand j’ai vu ce qui s’est passé le 6 janvier 2020, quand j’ai entendu les mensonges proférés [par la républicaine] pour lancer la foule sur le Capitole, pour attaquer le siège de notre démocratie, celle pour qui mes amis sont morts en Irak et en Afghanistan, je me suis dit que je ne pouvais plus rester sans rien faire. »

Flowers en terrain compliqué

« Il est très difficile, à deux semaines du vote, de voir le chemin que Marcus Flowers pourrait suivre pour remporter le 14e district de la Géorgie, analyse la politicologue Jelena Subotić, professeure à la Georgia State University. Il est dans un district républicain très conservateur, où la partisanerie politique est devenue une façon de se construire une identité. »

Le terrain est en effet difficile pour Marcus Flowers, qui place ses espoirs dans l’arrivée depuis 2020 de 20 000 nouveaux électeurs démocrates inscrits sur les listes électorales dans le district. Un ajout que les législateurs républicains de l’État ont cherché à diluer par un redécoupage à dessein de la carte électorale du district cette année, qui a réduit l’influence démocrate au sud et renforcé celle des républicains au nord-est du territoire. Aux États-Unis, cela s’appelle faire du gerrymandering.

« Marjorie Taylor Greene reste un cas d’école, explique Mme Subotić. Bien que le reste du pays et même le reste du monde la considèrent comme une dangereuse extrémiste d’extrême droite, pour ses électeurs, cette réputation ne fait qu’accroître le soutien qu’ils lui accordent. Ils voient en elle quelqu’un qui se bat contre ce qu’ils perçoivent comme “l’establishment libéral traditionnel”, et plus elle dit des choses scandaleuses, plus elle devient populaire. »

À Rome, en plein centre de ce district principalement rural, fief de la populiste, la républicaine LuGina Brown, membre active du parti dans le comté de Floyd, ne tarissait pas d’éloges lundi sur la candidate, dont la victoire n’est, selon elle, qu’une formalité. « Elle est très aimée ici. Elle parle franchement. Elle dénonce les choses qui ne vont pas, et Dieu sait qu’il y en a beaucoup. Les démocrates nous ont enlevé notre voix et placent le pays dans la mauvaise direction. Nous devons sortir massivement pour aller voter. »

Et d’ajouter : « Marcus Flowers ? Je ne l’ai jamais vu ici. Je ne sais même pas où il habite et je suis tout le temps ici. Alors que Marjorie, elle connaît tout le monde. Elle sait où sont toutes les écoles dans le district. »

« C’est le taux de participation qui pourrait changer les choses pour Marcus », dit Bob Christian, le candidat démocrate du district voisin, le 6e, rencontré lundi soir dans une taverne de Marietta au nord d’Atlanta. Ce taux était de 58 % en 2020 dans le district convoité par l’homme au chapeau de cowboy, et sa croissance tend généralement à favoriser les candidats démocrates. « Il a une chance de remporter cette course, sinon il ne travaillerait pas aussi fort pour y arriver. Il est d’ailleurs le meilleur des deux candidats. Mais, au final, ce sont les électeurs qui vont décider. Pour le meilleur ou, malheureusement, pour le pire. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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