L’extrémisme à la conquête du Nevada

Jean-Marc Polleveys et Rocio Leonardo, de la puissante Culinary Workers Union, font du porte à porte pour faire sortir le vote démocrate dans un quartier résidentiel de Las Vegas. Ici, ils se trouvent devant la porte de Sharon Quon.
Photo: Fabien Deglise Jean-Marc Polleveys et Rocio Leonardo, de la puissante Culinary Workers Union, font du porte à porte pour faire sortir le vote démocrate dans un quartier résidentiel de Las Vegas. Ici, ils se trouvent devant la porte de Sharon Quon.

À la porte de sa résidence, dans le quartier cossu de Summerlin, à Las Vegas, Danime Pritchard affichait cette semaine sourire et optimisme à l’approche du scrutin électoral de mi-mandat qui anime actuellement les États-Unis.

« Ils ne peuvent pas gagner. Ils ne vont pas gagner. Parce que leur chef va aller en prison pour tout ce qu’il a fait, a-t-elle laissé tomber. Il faut tout faire pour que cet homme ne puisse plus jamais nous représenter. »

Ils ? Les républicains. Leur chef ? Donald Trump, traqué par la justice autant pour des affaires fiscales à New York que pour avoir envoyé à dessein une horde d’insurgés sur le Capitole le 6 janvier 2021, mais dont l’influence, malgré tout, n’a pas encore diminué au sein de son parti. Et cette emprise durable pourrait bien, le 8 novembre prochain, venir troubler les perspectives d’avenir de la jeune Afro-Américaine.

À trois semaines du scrutin, le Nevada retient en effet son souffle, placé désormais devant l’incertitude de maintenir en poste les démocrates qui représentent cet État désertique à Washington : la sénatrice Catherine Cortez Masto et trois représentants, sur quatre, à la Chambre des représentants. Le siège de l’actuel gouverneur, Steve Sisolak, est également menacé par la montée d’un vent républicain qui souffle sur le Nevada, un endroit qui n’a pourtant, depuis 2004, soutenu aucun candidat de ce parti conservateur sombrant de plus en plus vers l’autoritarisme lors des présidentielles.

Un État purple

 

« C’est un scrutin plus difficile cette année que par le passé », admet Rocio Leonardo, femme de chambre à l’hôtel-casino Aria, situé sur la célèbre Strip de la ville du péché, et militante démocrate au sein de la puissante Culinary Workers Union, le syndicat des travailleurs des cuisines, des bars et des hôtels de Las Vegas, qui, depuis août dernier, s’active sur le terrain, frappant de porte en porte, pour « faire sortir » le vote démocrate. « Dans les deux dernières années, les gens ont perdu leur emploi, ils sont tombés malades, ils doivent vivre avec l’inflation… Mais nous devons redoubler d’efforts. Chaque vote compte, et nous allons y arriver un vote à la fois. »

« Le gros problème pour les démocrates du Nevada, c’est qu’ils se retrouvent dans un État “purple” [violet, alliant les couleurs rouge des républicains et bleue des démocrates] que Joe Biden a remporté de peu en 2020, explique en entrevue le politicologue Dan Lee, de la University of Nevada. Les trois membres de la Chambre des représentants sont aussi dans des districts qui ne penchent que légèrement pour le parti démocrate. Et dans une année électorale comme celle-ci, qui favorise le parti qui n’est pas au pouvoir, il n’en faut que très peu pour faire pencher la balance du côté des républicains dans ces courses. »

La formation de Donald Trump l’a bien compris : elle mise gros sur le Nevada pour retrouver une majorité au sein de l’appareil législatif à Washington, à grands coups d’annonces télévisées dénigrant les dépenses faites par les démocrates de l’État pour soutenir les programmes sociaux ou les associant à la flambée des prix des derniers mois, dont Joe Biden, selon le parti, doit être entièrement tenu pour responsable.

Radicalisme en lice

 

L’espoir des républicains réside en partie sur Adam Laxalt, un petit gars de Reno, ex-procureur général de l’État qui a présidé la campagne de Donald Trump en 2020 et participé à la tentative d’annulation du résultat du vote qui faisait gagner Joe Biden, dans la foulée de la défaite du populiste. Il rêve du siège de Catherine Cortez Masto, première femme hispanique à être entrée à la Chambre haute du Congrès, en 2017.

Face au gouverneur Sisolak, le parti s’est donné comme candidat lors des primaires Joe Lombardo, shérif du comté de Clark — lequel englobe la grande région de Las Vegas —, qui a publiquement mis en doute le résultat de la présidentielle de 2020. Il a également qualifié d’« environnement propice à la fraude » l’adoption récente dans l’État du bulletin de vote universel par la poste envoyé de manière systématique à chaque électeur. Statistiquement, un Américain a toutefois plus de risque d’être frappé par la foudre que de commettre une fraude lors d’un vote par correspondance.

Jeudi, dans le nord de la ville, un trio formé de deux femmes et un homme dans la trentaine passait d’ailleurs de porte en porte pour y accrocher des cartons vantant les vertus de ces candidats. Ils ont aussi refusé poliment de s’exprimer sur la campagne en cours, suivant le principe d’une campagne discrète et localisée que semble partager Adam Laxalt. Ce candidat de l’extrême droite préfère les rassemblements dans les terrains conquis d’avance, comme à Minden, dans le Nevada rural, où Donald Trump est venu soutenir sa campagne au début du mois. Il a refusé aussi de débattre avec son opposante, Catherine Cortez Masto, lors d’une rencontre télévisée prévue cette semaine et planifiée depuis août dernier.

Sur le papier accroché aux portes, Adam Laxalt est présenté comme le garant de politiques visant à réduire les taxes, à bannir les villes sanctuaires pour les immigrants, à couper les ressources des programmes de planification familiale ou encore à réduire l’accès à « l’avortement sur demande », un thème risqué dans un pays où plus de la moitié de la population se dit pour un respect accru du droit des femmes à l’interruption volontaire de grossesse.

C’est d’ailleurs ce qu’exploitent les démocrates, qui il y a plusieurs semaines ont décidé de faire de la question de l’avortement un des moteurs de leur campagne.

« Quand les démocraties s’affaissent, le droit des femmes est toujours le premier à tomber », a déclaré d’ailleurs cette semaine la représentante démocrate Susie Lee, menacée dans son district au sud de Las Vegas, lors d’une table ronde sur l’accès à l’avortement.

Une résistance mobilisée

« Il y a quelques mois, je n’aurais jamais pensé que l’avortement deviendrait une source de motivation pour aller aux urnes au Nevada, dit en entrevue Rebecca Gill, directrice du Women’s Research Institute of Nevada. Un amendement à la Constitution de notre État protège l’accès à ces services. Ce qui a changé, c’est l’interdiction de l’avortement après 15 semaines proposée par le républicain au Sénat Lindsey Graham, qui remplacerait notre disposition constitutionnelle. » La limite est de 24 semaines actuellement au Nevada. « Cela veut dire perdre l’accès à l’avortement ici si les républicains reprennent le pouvoir. »

« C’est un combat pour l’histoire, pour la démocratie, contre la décision de la Cour suprême sur l’avortement et contre les candidats extrémistes de la Make America Great Again de Trump qui menacent les libertés et le processus électoral au pays », laisse tomber depuis son bureau le secrétaire général de la Culinary Workers Union, Ted Pappageorge. Le syndicat fait partie de ce que l’on appelle ici la « Reid Machine », du nom du sénateur démocrate Harry Reid, décédé l’an dernier, après avoir représenté le Nevada à Washington de 1987 à 2017, une arme redoutable pour mobiliser le vote démocrate.

« Sans nous, les républicains gagneraient, poursuit-il. Nous avons lancé la plus grande campagne de porte-à-porte de notre existence cette année. D’ici les élections, nous allons avoir cogné à plus d’un million de portes, et parlé à la moitié des électeurs latinos et afro-américains de notre État pour les sensibiliser à l’importance d’aller voter. »

Le syndicat dit pouvoir apporter 100 000 voix et peut-être même plus aux démocrates dans l’État que Joe Biden n’a remporté que par 33 000 bulletins en 2020.

« Les démocrates nous ont soutenus durant la pandémie, et nous allons avoir encore besoin d’eux », dit Jean-Marc Polleveys, chef cuisinier depuis 10 ans au Cosmopolitan, qui a pris quatre mois de congé pour prendre part à cette campagne.

Une lettre qui parle d’elle-même

L’homme de 63 ans dit avoir rencontré cette semaine une femme au bord des larmes en frappant à une porte dans un immeuble d’appartements d’un quartier populaire de la ville. « Elle venait de se faire augmenter son loyer de 600 $ sans préavis. C’est le monde dans lequel les républicains veulent qu’on vive. Mais il n’y a rien de normal dans un pays comme le nôtre à devoir occuper deux emplois pour à peine pouvoir se payer un toit. Je lui ai dit qu’elle devait se battre pour ses droits. »

Et il ajoute : « J’ai bon espoir que l’on va remporter ces élections. Quand je rentre d’une soirée de porte-à-porte, je me sens encore plus inspiré que la veille. J’ai l’impression que les gens comprennent l’importance cruciale du vote cette année. »

Parmi eux semblent aussi se trouver les 14 membres de la famille du candidat républicain Adam Laxalt qui, dans une lettre de trois pages obtenue par The Nevada Independent, ont appelé la population la semaine dernière à voter pour son opposante, la démocrate Catherine Cortez Masto, en soulignant son engagement à protéger le droit des femmes, à imposer une taxe fédérale aux compagnies minières et à protéger les terres publiques du pays. « Nous pensons que Catherine possède un ensemble de qualités qui montrent clairement ce que nous aimons appeler “le courage du Nevada” », indique la missive, ajoutant qu’« aucun autre commentaire ne sera fait, car nous pensons que cette lettre parle d’elle-même ».

Reste à voir maintenant si elle va aussi parler aux habitants du Nevada.
 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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