Des États désunis face à un scrutin crucial

Le 8 novembre prochain, les Américains seront à nouveau appelés aux urnes.
Photo: Saul Loeb Agence France-Presse Le 8 novembre prochain, les Américains seront à nouveau appelés aux urnes.

Ce n’est pas une présidentielle, mais les élections de mi-mandat, les « mid-terms », comme on les appelle ici, vont être déterminantes pour la suite de la présidence de Joe Biden. Le 8 novembre prochain, les Américains seront à nouveau appelés aux urnes. Ils devront choisir leurs élus locaux, et également redessiner le cadre législatif à Washington en choisissant les représentants et les sénateurs de chaque État, avec lesquels la Maison-Blanche va devoir composer pour les deux prochaines années et la suite du mandat du démocrate.

Un exercice généralement défavorable au parti au pouvoir et qui, cette année, revêt une importance capitale dans un climat politique toujours plus divisé, marqué par la montée de candidats républicains, dont plusieurs toujours portés par un Donald Trump qui ne faiblit pas, qui sont prêts à tout pour reprendre le pouvoir, y compris nier les fondements de la démocratie. Décodage d’un scrutin.

Cinq États à surveiller

 

Les républicains n’ont besoin que d’un seul siège supplémentaire au Sénat pour reprendre la domination de la Chambre haute du Congrès et ainsi entraver les politiques des démocrates de Joe Biden. Et c’est par une poignée d’États que leur rêve pourrait bien se concrétiser.

Le Nevada. La sénatrice Catherine Cortez Masto est certainement la démocrate la plus menacée au pays, dans cet État de l’Ouest que Joe Biden a remporté par une faible majorité de deux points de pourcentage en 2020. Elle mène par une minuscule avance dans les derniers sondages face à l’ex-procureur général de l’État Adam Laxalt, candidat de la loi et l’ordre, soutenu par l’ex-président Donald Trump.

La Géorgie. Le candidat du trumpisme Herschel Walker, ex-joueur de football, a fait jusque-là la vie dure au sénateur démocrate Raphael Warnock en menant dans les sondages lors des premières semaines de la course. Mais le républicain, ouvertement antiavortement et radicalement conservateur, semble avoir été rattrapé depuis par ses contradictions, après que les médias ont révélé qu’il avait payé pour que son ex-copine se fasse avorter en 2009.

La Pennsylvanie. Pour le siège de sénateur laissé vacant par le républicain Pat Toomey, qui ne se représente pas, la course est serrée entre le démocrate John Fetterman et le candidat vedette soutenu par Donald Trump, le chirurgien Mehmet Oz, que son émission de télé The Dr Oz Show a érigé en icône du petit écran. À l’approche du scrutin, le républicain ne cesse de réduire son écart sur son opposant, l’actuel lieutenant-gouverneur de l’État, frappé au commencement de sa campagne par un accident cardiovasculaire dont il peine encore à se remettre.

Le Wisconsin. Le terrain n’est pas facile pour les démocrates qui espèrent déloger Ron Johnson, le seul sénateur républicain à briguer un autre mandat dans un État remporté par Joe Biden en 2020. La semaine dernière, un coup de sonde de la Marquette Law School plaçait toujours son opposant démocrate, Mandela Barnes, lieutenant-gouverneur de l’État et jeune figure montante du parti, loin derrière — par six points — dans les intentions de vote.

L’Ohio. La personne choisie par l’ex-président Donald Trump pour cet État, l’entrepreneur et écrivain de l’Amérique rurale J.D. Vance, reste toujours en avance pour le siège livré aux électeurs par le sénateur républicain actuellement en poste Robert Portman, face au candidat démocrate Tim Ryan, qui siège actuellement à la Chambre des représentants. Mais avec un écart qui se réduit dans les sondages à l’approche du scrutin et près de 10 % des électeurs exprimant toujours leur indécision, la messe n’est pas encore dite.

Photo: Andrew Harnik Associated Press Un citoyen exerçait son droit de vote en septembre dernier, à Alexandria, en Virginie

Des candidats inquiétants

 

Pas moins de 370 candidats républicains actuellement dans la course électorale à tous les postes lors de ces élections de mi-mandat ont nié ou continuent de nier la légitimité de la victoire de Joe Biden à la présidentielle de 2020. C’est le dénombrement qu’a réalisé la semaine dernière le New York Times, qui y voit une rupture franche au sein de ce parti par rapport à un principe fondamental de la démocratie : les électeurs décident du résultat du vote et les candidats l’acceptent.

Plusieurs têtes d’affiche affirment d’ailleurs qu’elles contesteront les résultats de novembre prochain en cas de défaite. Alors que d’autres restent nébuleux sur leur intention de respecter la décision des électeurs.

Parmi eux, on trouve les candidats au Sénat Ted Budd, de la Caroline du Nord, Blake Masters, en Arizona, Kelly Tshibaka, en Alaska, ou J.D. Vance, en Ohio, qui refusent à l’approche du vote de s’engager à accepter la décision des urnes si elle leur est défavorable. Tudor Dixon, dans la course pour le poste de gouverneur du Michigan, et Geoff Diehl, qui aspire au même poste au Massachusetts, exposent la même incertitude. Tous ont remporté leur primaire avec le soutien de l’ex-président Donald Trump, promoteur en chef de la théorie complotiste d’une fraude électorale que des dizaines de poursuites devant les tribunaux et des dizaines de dépouillements judiciaires, y compris certains réalisés sous l’égide de républicains, n’ont jamais réussi à démontrer.

« Les États-Unis traversent une période difficile pour leur démocratie, laisse tomber à l’autre bout du fil l’ex-directeur du Center on Democracy de la Stanford University Larry Diamond, joint par Le Devoir en Californie. La présence de ces candidats qui refusent d’admettre le résultat des élections de 2020 et qui discréditent le processus électoral des États-Unis devrait préoccuper les électeurs au plus haut point. » Au Nevada, même si aucune fraude électorale massive n’a été révélée lors des dernières élections, le candidat au poste de secrétaire d’État Jim Marchant affirme qu’il acceptera les résultats du vote seulement si les « élections [sont] propres ». Il est depuis deux ans un porte-voix local de théories complotistes et, surtout, du « grand mensonge » de Donald Trump sur les prétendues fraudes commises dans le cadre du scrutin présidentiel. S’il gagne, il deviendra le chef du processus électoral dans l’État.

Dans l’Arizona voisin, la candidate républicaine au poste de gouverneur, Kari Lake, a dit qu’elle n’aurait jamais certifié le vote élisant Joe Biden en 2020 si elle avait été gouverneure à ce moment.

Au Wisconsin, l’aspirant au poste de gouverneur Tim Michels va même plus loin en se disant « ouvert » à l’idée de « décertifier » la victoire obtenue par Joe Biden en 2020 dans son État, même s’il n’existe aucune manière légale de le faire.

Photo: Kevin Dietsch Getty Images via Agence France-Presse Une Soudanaise tient un drapeau américain lors d’une cérémonie de naturalisation à Washington, en septembre dernier

Les enjeux de la course

 

Étant donné le niveau de désapprobation élevé à l’endroit du travail accompli par Joe Biden depuis le début de son mandat — 52 % à la dernière mesure —, les républicains espèrent faire de ce scrutin de mi-mandat une élection référendaire sur l’ensemble de son oeuvre. Et le climat leur est favorable, puisque les électeurs ont placé à 78 % l’économie en tête de leurs préoccupations, dans un pays frappé durement, comme d’autres, par l’inflation et ses conséquences parfois dramatiques sur le portefeuille des ménages.

Pour l’ancien président du Conseil économique national des États-Unis Lawrence Kudlow, qui sévit régulièrement sur les ondes de Fox Business, les républicains doivent rappeler à leurs électeurs que « l’inflation a commencé sous Joe Biden » et qu’il doit en être tenu pour responsable.

Jeudi, un sondage CNBC All-America Economic faisait d’ailleurs souffler le vent dans cette direction, avec 42 % des Américains estimant que les républicains seraient plus efficaces pour gérer cette inflation. Ils ne sont que 27 % à mettre leur espoir dans les mains des démocrates sur ce thème.

52 %
C’est le niveau de désapprobation, selon la dernière mesure, à l’endroit du travail accompli par Joe Biden depuis le début de son mandat. Les républicains espèrent faire de ce scrutin de mi-mandat une élection référendaire sur l’ensemble de son œuvre.

Le prix de l’essence à la pompe, qui dépasse les 5 $ le gallon au Nevada après un pic à 7 $ à l’été, la criminalité, endémique dans le pays, et la régulation de l’immigration aux frontières restent également parmi les sujets de prédilection des candidats conservateurs dans la course.

À l’opposé, les démocrates ont décidé de miser sur les attaques portées contre le droit à l’avortement aux États-Unis — attaques renforcées par l’invalidation cette année de l’arrêt Roe v. Wade par une Cour suprême fortement conservatrice —, un des moteurs de leur mobilisation.

Mardi, lors d’un événement organisé par le Comité national démocrate à Washington, Joe Biden a d’ailleurs promis que la première loi qu’il déposerait, si son parti conservait la majorité au Congrès, viserait à inscrire la protection de l’avortement à l’échelle du pays, pour mettre fin à ces attaques incessantes du camp conservateur sur « la liberté de choisir ».

Les démocrates cherchent aussi à mobiliser le vote des jeunes, les 18-29 ans, généralement plus libéraux et progressistes, mais dont la participation aux élections, bien qu’en hausse depuis 2016, reste plus faible que celle des 65 ans et plus.

Les signes de la campagne de séduction sont nombreux. Au début du mois d’octobre, la Maison-Blanche a claironné avoir rempli ses promesses en annonçant un pardon pour les personnes condamnées au niveau fédéral pour possession simple de cannabis et en amorçant un processus de décriminalisation de la substance.

Cette semaine, en grande pompe, Joe Biden a lancé un site Internet permettant aux étudiants de réclamer l’annulation d’une partie de leurs dettes d’études, pour un montant allant jusqu’à 20 000 $US. La mesure annoncée en août est dénoncée par les républicains, qui aspirent à plus de coupes dans les programmes sociaux.

Mais plus que tout, le président américain a appelé la jeunesse du pays mardi à se rendre aux urnes pour des élections qui, selon lui, pourraient définir leur vie des prochaines décennies.
 

« Nous faisons face à un point d’inflexion, un de ces moments qui ne surviennent pas à toutes les générations, a-t-il dit devant un groupe d’étudiants réunis à Washington. Les décisions que nous prenons maintenant vont déterminer l’avenir de notre nation et l’avenir de votre génération pour les 30 prochaines années ou plus. »

La suite va s’écrire le 8 novembre prochain.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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