Une rafale de vérités chocs sur le 6 janvier, mais pour quelle conséquence?

La commission a auditionné près de 1000 témoins en privé, depuis juillet 2021, et analysé des milliers de documents lui permettant de mettre en évidence le rôle joué par Donald Trump dans la convocation au Capitole de groupes violents.
Photo: J. Scott Applewhite Associated Press La commission a auditionné près de 1000 témoins en privé, depuis juillet 2021, et analysé des milliers de documents lui permettant de mettre en évidence le rôle joué par Donald Trump dans la convocation au Capitole de groupes violents.

C’est sur une accusation à charge que viennent de se boucler cette semaine les audiences publiques de la commission parlementaire d’enquête sur le 6 janvier, aux États-Unis.

Près de quatre mois après avoir pris l’antenne pour faire l’autopsie devant les Américains de cette insurrection fomentée par les républicains de Donald Trump afin d’empêcher la certification du vote exprimé en novembre 2020 en faveur du démocrate Joe Biden, les élus ont établi la très grande responsabilité de l’ex-président américain Donald Trump dans la séquence tragique des événements. Ce dernier a même été assigné à comparaître devant eux pour qu’il réponde de ces actes.

Cependant, si les révélations sur la mécanique fine de ce coup d’État manqué sont désormais très fortes, la suite logique d’un tel exercice reste malgré tout encore très incertaine. Elle pourrait décevoir ceux qui attendent une condamnation rapide et ferme du maître d’oeuvre, un détachement nécessaire avec une figure politique portant atteinte aux fondements de la démocratie, et surtout la restauration d’un environnement social et médiatique pour y faire prévaloir les faits vérifiés et la vérité sur les mensonges et les croyances délirantes. Entre autres.

« La Commission sur le 6 janvier a largement atteint son objectif de documenter toute la gravité de l’insurrection et d’identifier ses responsables, laisse tomber en entrevue au Devoir Cornell Clayton, professeur de science politique à la Washington State University. Elle a été particulièrement efficace pour attirer les regards sur le rôle joué par l’ancien président Donald Trump dans la propagation du “grand mensonge” sur le vol des élections, dans la convocation au Capitole de groupes violents et dans sa construction d’un plan à plusieurs volets qui visait à faire annuler l’élection sous la pression. Mais compte tenu de la nature clivée de l’électorat et du cloisonnement des médias politiques, ses audiences publiques n’auront finalement qu’un impact minimal sur le comportement des électeurs. »

Et pourtant. Les faits établis par la commission, au terme de l’audition de près de 1000 témoins en privé, depuis juillet 2021, puis devant public depuis juin dernier, tout comme l’analyse de milliers de documents, ne laissent que peu de place à l’excuse et à l’indifférence. Y compris dans les rangs des républicains, qui ont été paradoxalement les principaux artisans de cette mise en lumière de vérités troublantes.

« Quand vous regardez en arrière, le fait le plus troublant qui est ressorti des travaux de ce comité est que toutes les preuves proviennent presque entièrement des républicains », a déclaré le démocrate Bennie Thompson, président de la commission dans sa déclaration liminaire de jeudi.

Ce sont ces républicains qui, les uns après les autres, ont témoigné du fait que Donald Trump ne pouvait pas ignorer qu’il avait bel et bien perdu des élections lors d’un processus électoral libre et équitable, et qu’aucune fraude n’était à l’origine de sa défaite. Dans sa déposition diffusée lors des travaux de la commission, son ancien procureur général, Bill Barr, lui a dit que cette théorie était de la bullshit. Richard Donoghue, numéro 2 du ministère de la Justice, l’a aussi informé en personne qu’il n’existait aucune preuve de fraude généralisée.

Pis, des 62 poursuites intentées devant les tribunaux par les républicains pour dénoncer cette fraude inventée à dessein, 61 ont été rejetées en raison de la faiblesse ou du caractère fantasque des arguments soumis par les accusateurs. Une seule a mis en lumière des irrégularités, mineures, ne pouvant pas entraîner une annulation des résultats.

Malgré tout, Donald Trump a maintenu ses accusations sur la place publique. Et lorsque la Cour suprême a refusé d’accéder à sa demande d’annuler le résultat du scrutin pour se maintenir en poste, contre la volonté des électeurs, le populiste a dit à son chef de cabinet : « Je ne veux pas que les gens sachent que nous avons perdu, Mark. C’est embarrassant. Comprenez-le. Nous devons le comprendre. Je ne veux pas que les gens sachent que nous avons perdu. » Les propos ont été rapportés par l’adjointe principale de Mark Meadows, Cassidy Hutchinson, témoin clef de cette commission.

Nourrir la haine

 

Jeudi, la républicaine Liz Cheney, coprésidente de ce groupe parlementaire, a également remis en lumière le fait que Donald Trump avait un portrait juste de sa défaite par ses multiples collaborateurs. Il était également « dans une position unique », en tant que président des États-Unis, pour savoir bien avant tout le monde que la foule qu’il avait convoquée à Washington le 6 janvier 2021 était composée d’éléments violents et armés dont l’intention était bel et bien de prendre d’assaut le dôme de la démocratie américaine et même de tuer des membres du pouvoir législatif. C’est que rapportent plusieurs documents émanant des services secrets américains, dont quelques détails ont été diffusés par la commission, documents qui sont forcément remontés jusqu’au siège de l’exécutif et au bureau de Donald Trump dans les jours et même les semaines précédant le drame.

Malgré tout, l’ex-président a lancé cette foule sur le Capitole, attisant même la violence du groupe contre son vice-président Mike Pence. « Rien de tout cela n’est normal, n’est acceptable, n’est légitime », a conclu l’élue républicaine.

Autres signes troublants, une brochette d’acteurs clefs dans cette insurrection, dont Roger Stone, proche de Donald Trump et des groupes paramilitaires qui ont pris d’assaut le capitole, l’ex-conseiller à la sécurité nationale du populiste, Michael Flynn et l’avocat John Eastman, conseiller de l’ex-président et artisan d’une « gamick » visant à faire apparaître de faux électeurs en faveur de Trump, ont refusé de répondre aux questions de la commission en invoquant le cinquième amendement. Cet article permet à un citoyen américain de garder le silence lorsqu’il est appelé à témoigner pour ne pas s’auto-incriminer.

Comme si cela n’était pas assez, toute la campagne de dénonciation d’une fraude électorale qui n’a jamais existé a permis au camp de Donald Trump de récolter pas moins de 250 millions de dollars auprès de ses partisans pour soi-disant alimenter un « Fonds de défense électorale » qui, lui aussi, n’était qu’une illusion. « Je ne crois pas qu’il existe réellement un fonds appelé le Fonds de défense électorale », a déclaré Hanna Allred, une ancienne membre du personnel de Trump, devant la commission, faisant dire à la députée Zoe Lofgren que « le grand mensonge » de Donald Trump était aussi « une grosse arnaque ».

Opinions figées

 

« Le comité sur le 6 janvier s’est rapproché le plus de son objectif de montrer aux Américains la menace immédiate des événements et leur conséquence à long terme sur la gouvernance et la démocratie représentative des États-Unis, dit la politicologue Karen Hult, jointe par Le Devoir à la Virginia Tech où elle enseigne. Mais tout en reflétant aussi la division actuelle de l’environnement politique, cette commission pourrait aussi avoir contribué à l’amplifier ».

Fin septembre, un coup de sonde lancée par la Monmouth University a révélé qu’après huit séances publiques de la commission d’enquête, à peine quatre Américains sur dix tenaient Donald Trump responsable de l’insurrection du 6 janvier et trois sur dix continuent de croire que l’élection de Joe Biden a été frauduleuse. Et ce, malgré la convergence de faits, vérifiés et vérifiables témoignant du contraire.

Au compteur, 20 millions d’Américains ont suivi les premières audiences publiques de cette commission d’enquête sur le 6 janvier, selon Nielsen, un chiffre qui chute à 10 millions par la suite. Cela représente à peine 8,3 % des électeurs inscrits sur les listes électorales aux États-Unis, ou 12,6 % des Américains étant allés aux urnes en 2020.

« Si l’objectif était de changer l’opinion publique sur Donald Trump et les menaces qui pèsent sur la démocratie américaine, alors le succès de cette commission n’est que partiel, commente en entrevue David Schultz, spécialiste de la politique américaine à la Hamline University au Minnesota. Mais dans les faits, cela risque surtout de motiver à la fois les démocrates et les républicains à se mobiliser et à voter en novembre [lors des élections de mi-mandat], et ce, dans le maintien des divisions ancrées dans l’esprit des Américains. »

Division qui se mesure aussi relativement à la commission d’enquête : 25 % des Américains sondés par la Monmouth University estiment qu’elle a contribué à renforcer la démocratie des États-Unis, alors que 34 % disent plutôt qu’elle est venue l’affaiblir.



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