«Les gens sont frustrés de voir des personnes dormir et vivre dans leurs parcs»

Démantèlement d’un campement de fortune à Westlake Park, dans le centre-ville de Seattle. Les évacuations de sans-abri sont devenues chose commune dans la ville, et depuis son entrée en fonction en 2022, le maire démocrate, Bruce Harrell, a encore accéléré la cadence.
Photo: Ted S. Warren Associated Press Démantèlement d’un campement de fortune à Westlake Park, dans le centre-ville de Seattle. Les évacuations de sans-abri sont devenues chose commune dans la ville, et depuis son entrée en fonction en 2022, le maire démocrate, Bruce Harrell, a encore accéléré la cadence.

Dans la dernière décennie, la ville de Seattle, située dans le nord de la côte ouest américaine, s’est enlisée dans des crises du logement et de l’itinérance dont elle peine à s’extirper. Une question de croissance rapide et d’adaptation trop lente, mais aussi un cas d’étude pour une ville comme Montréal. Deuxième et dernier aspect sous la loupe du Devoir : l’itinérance.

Chaque semaine, les travailleurs de rue John Kapshaw et Meaghen Grant sillonnent les artères de Seattle à bord de leur camionnette rouge. Ils offrent du soutien et des produits de première nécessité aux personnes itinérantes des quatre coins de la ville. Ces services sont très recherchés, car depuis 10 ans, Seattle est frappée par une des crises de l’itinérance les plus importantes aux États-Unis.

Ces deux-là comprennent bien la réalité des personnes qu’ils tentent d’aider : John, un cinquantenaire originaire de New York, a plongé et replongé dans l’itinérance pendant plus de trente ans. Meaghen, quant à elle, a été projetée dans la dépendance lors de la crise des opioïdes, lorsqu’elle avait 19 ans : « J’ai tout perdu : ma maison, mon travail, ma voiture, tout », raconte-t-elle. Aujourd’hui, abstinents et logés, ils sont employés par la Union Gospel Mission, un organisme chrétien voué à offrir du soutien aux personnes itinérantes.

« J’étais dans la rue pendant l’épidémie de crack des années 1990, et c’était grave, mais ce n’était rien à côté de ce qu’on voit aujourd’hui, affirme John. Il y a un niveau de désespoir chez les gens que je n’ai jamais vu avant. »

John et Meaghen arrêtent leur camionnette devant un parc industriel où sont stationnées trois roulottes. Les campements de fortune comme celui-ci parsèment la ville par centaines, certains logeant jusqu’à 100 personnes. Ils cherchent à parler à l’un des résidents des roulottes pour l’avertir : la Ville viendra évacuer leur campement dans deux jours. Ils doivent partir s’ils ne veulent pas que leurs effets personnels soient jetés.

Les évacuations comme celle-ci sont devenues chose commune à Seattle. Cette approche n’a rien de nouveau, mais depuis son entrée en fonction, en 2022, le maire Bruce Harrell, un démocrate, a accéléré la cadence. Le nombre exact d’évacuations ordonnées par la Ville n’est pas public, mais le calendrier de John et Meaghen en affiche une presque tous les jours.

Dérapage

 

Dans la dernière décennie, la crise de l’itinérance a radicalement transformé le paysage de Seattle. Entre 2010 et 2020, la population itinérante y a bondi de 30,2 %, ce qui lui a valu la troisième place dans le palmarès des villes américaines.

Cette crise n’existe pas en vase clos. Elle se déroule plutôt sur fond d’une crise du logement qui afflige toutes les grandes villes de la côte ouest américaine. Avec l’explosion de la valeur du marché immobilier de Seattle dans les 10 dernières années, même les ménages à revenu moyen se permettent difficilement d’y habiter. Cette crise touche d’autant plus les moins nantis : en 2020, les ménages vivant sous le seuil de la pauvreté à Seattle dépensaient près de 60 % de leur revenu pour le loyer.

Dans le comté de King, qui englobe la plus grande ville de l’État de Washington, on estime à 13 368 le nombre de personnes itinérantes en 2022, selon un recensement bisannuel. Or, ce nombre serait plus élevé encore. D’après une autre approche, 40 800 personnes y seraient en fait sans logis.

Solutions à long terme

« Les gens sont frustrés de voir des personnes dormir et vivre dans leurs parcs, à leurs coins de rue et devant leurs lieux de travail », explique Gregg Colburn, chercheur à l’Université de Washington et coauteur de Homelessness Is a Housing Problem.

Dans un sondage effectué en 2020 à travers l’État, les électeurs ont désigné l’itinérance comme la priorité absolue pour l’assemblée législative locale, devant des dossiers comme l’économie, l’environnement et la santé.

M. Colburn explique que cette frustration pousse les habitants de Seattle à approuver des mesures de plus en plus sévères pour éviter de voir la misère au quotidien. C’est ainsi, entre autres, que la métropole se retrouve à connaître davantage d’évacuations. Pourtant, « ça ne fait que déplacer le problème d’un endroit à l’autre, sans y faire face », déplore-t-il.

Pour endiguer la crise de l’itinérance, souligne le chercheur, il faut la considérer comme un problème de logement avant tout. D’après lui, la solution durable à Seattle serait la construction de logements abordables en nombre suffisant pour accueillir la population itinérante de la ville. La littérature scientifique est d’ailleurs claire : le modèle dit « Housing First », qui consiste à placer les personnes itinérantes dans un logement permanent avant de leur offrir le soutien dont elles ont besoin, est la meilleure pratique pour freiner la crise. Lorsqu’un tel programme est mis en place, la vaste majorité des personnes réussissent à garder leur logement.

 Mais avec la pénurie de logements abordables, impossible de mettre en pratique le modèle « Housing First » à grande échelle dans la Cité Émeraude. « Le problème, c’est que l’on connaît la bonne intervention, mais qu’on n’a pas les logements dont on a besoin », déplore Gregg Colburn.

Du carburant à division

Faute de solutions à court terme, le sujet continue de diviser. « L’itinérance agit comme un vecteur vers une nouvelle forme de politique réactionnaire […] qui veut qu’elle soit le résultat d’un échec individuel », explique le journaliste Will James, qui a longtemps couvert l’itinérance dans l’État de Washington pour la radio KNKX. Il remarque que les personnes qui se disent modérées, mais qui ressentent un inconfort face à l’omniprésence de cette réalité, « se sentent abandonnées par la gauche, et cela les pousse vers des politiques de droite ».

Ari Hoffman, animateur à la radio KVI et rédacteur en chef adjoint du média conservateur The Post Millennial, est un des porte-voix de cette rhétorique. Comme beaucoup de commentateurs de droite, le polémiste croit que l’itinérance est d’abord un problème de drogue, pas de logement. « Les gens qui consomment des drogues et qui sont dans la rue sont des dangers pour eux-mêmes, il ne suffit pas de leur mettre un toit sur la tête pour régler le problème », affirme-t-il.

Bien qu’il soit prouvé que la dépendance aux drogues et les troubles de santé mentale augmentent les risques de se retrouver sans logis, ces facteurs ne suffisent pas à expliquer la crise qui accable Seattle. « Si vous pensez qu’il s’agit d’un problème de drogue, vous devez m’expliquer pourquoi on n’a pas de crise de l’itinérance dans les Appalaches ou en Arkansas, là où l’épidémie des opioïdes a déchiré des communautés entières », soutient le chercheur Gregg Colburn.

« Quand on vit dehors, on a peur, on a faim et on est ignorés tous les jours », explique Dee Powers, qui a vécu de l’itinérance pendant six ans et qui milite aujourd’hui pour les intérêts des personnes sans logis au sein de diverses organisations. « Dans la rue, il est beaucoup plus facile de trouver des drogues pour oublier ses problèmes que de les régler concrètement. » En effet, il a été démontré que la dépendance aux drogues est souvent une conséquence et non pas une cause de l’itinérance.

« Je dis souvent à mes étudiants que si j’étais dans la rue, moi aussi, je m’automédicamenterais », ajoute M. Colburn.

« La plupart des gens qui sont dans la rue ne veulent pas y être, mais souvent, ils ne savent pas comment s’en sortir ou ne croient pas qu’ils en vaillent la peine », souligne Meaghen, au volant de sa camionnette. Assis à sa gauche, John abonde dans son sens. « Trop souvent, notre société a rejeté des gens, que ce soit à cause de leurs actions ou de leurs troubles mentaux. » Selon l’intervenant, peu importe qu’une personne itinérante consomme des drogues ou ait commis des crimes : « Chacune doit avoir une chance de s’en sortir », conclut-il.



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