À Seattle, une crise du logement qui n’en finit plus

Entre 2010 et 2020, Seattle a vu sa population augmenter de 23,8% grâce, entre autres, aux nombreuses compagnies de haute technologie, dont les géants Microsoft et Amazon, qui ont choisi d’y centraliser leurs activités. Ce marché du travail fertile a ainsi poussé de nombreux travailleurs à haut revenu à s’installer dans la Cité émeraude.
Photo: David Ryder/Getty Images/AFP Entre 2010 et 2020, Seattle a vu sa population augmenter de 23,8% grâce, entre autres, aux nombreuses compagnies de haute technologie, dont les géants Microsoft et Amazon, qui ont choisi d’y centraliser leurs activités. Ce marché du travail fertile a ainsi poussé de nombreux travailleurs à haut revenu à s’installer dans la Cité émeraude.

Cette dernière décennie, la ville de Seattle, dans le nord de la côte ouest américaine, s’est enlisée dans des crises du logement et d’itinérance dont elle peine à s’extirper. Une question de croissance rapide et d’adaptation trop lente, mais aussi un cas d’étude pour une ville comme Montréal. Premier de deux aspects sous la loupe du Devoir : le logement.

Rachel Smith, 25 ans, habite seule dans un studio de 300 pieds carrés du quartier universitaire de Seattle. « L’immeuble date de plus de 100 ans, et la compagnie qui le possède refuse de rénover quoi que ce soit, censément pour préserver sa valeur historique », raconte-t-elle. La jeune femme aime l’emplacement de son logement, mais pas les vols incessants dans les compartiments de rangement de son immeuble, le comportement passif-agressif de ses propriétaires et les centaines de dollars prélevés dans son compte sans préavis pour des réparations de base. « La qualité de la maintenance est si mauvaise que je donnerais une note de 3 sur 10 à l’immeuble », dit-elle.

Son loyer est de 1030 $US par mois — une aubaine dans cette ville du nord de la côte ouest des États-Unis.

Elle a récemment mis ses études en sciences infirmières en veilleuse pour réfléchir à son parcours scolaire. En attendant, elle travaille à temps plein comme documentaliste pour un salaire horaire de 21 $US. La jeune femme souhaite reprendre ses études, mais l’idée de conjuguer ce désir avec le travail et le coût de la vie élevé de Seattle lui semble impossible. « Il n’y a aucun moyen de trouver un travail à temps partiel qui me paierait assez pour continuer d’habiter ici tout en étudiant. »

À Seattle, les histoires comme celle de Rachel Smith sont communes. Depuis la dernière décennie, la métropole de l’État de Washington fait face à une crise du logement qui met à l’épreuve acheteurs et locataires.

L’offre et la demande

En date de juillet 2022, le loyer médian d’un appartement d’une chambre était de 1970 $US à Seattle, un prix bien plus élevé que la moyenne nationale américaine, de 1450 $US. Les acheteurs d’une maison dans la ville pouvaient aussi s’attendre à payer autour de 960 000 $US, soit près de trois fois la médiane nationale.

Résultat : le taux d’itinérance a explosé. 1,59 % de la population seattlienne était sans logis en 2021.

« Pour comprendre comment nous sommes arrivés à cette situation, il faut regarder celle-ci selon une perspective économique, c’est-à-dire d’offre et de demande », explique Gregg Colburn, professeur d’économie sociale à l’Université de Washington. La demande de logements dans une ville dépend de la croissance de sa population, de son marché de l’emploi et du revenu de sa population, dit le chercheur. « À Seattle, nous avons tous ces facteurs : un marché de l’emploi robuste, des gens très bien payés et une population grandissante. »

Entre 2010 et 2020, Seattle a vu sa population augmenter de 23,8 % grâce, entre autres, aux nombreuses compagnies de haute technologie, dont les géants Microsoft et Amazon, qui ont choisi d’y centraliser leurs activités. Ce marché du travail fertile a ainsi poussé de nombreux travailleurs à haut revenu à s’installer dans la Cité émeraude.

Mais ce ne sont pas toutes les villes en forte croissance qui se retrouvent aux prises avec une crise du logement, souligne le professeur Colburn, qui donne comme exemples Phoenix, en Arizona, et Charlotte, en Caroline du Nord, « qui ont eu une croissance très rapide et qui ont construit beaucoup de logements en conséquence ».

Ce n’est pas la croissance d’une ville qui provoque une telle crise, note le chercheur, mais plutôt une offre de logements trop faible en réponse à cette croissance. « On se trouve donc avec un énorme déséquilibre : beaucoup de personnes très bien payées viennent vivre ici, et notre réponse en matière d’offre de logements est lacunaire », conclut-il.

Ce déséquilibre est évident à Seattle : dans les 10 dernières années, la valeur médiane d’une maison y a bondi de 80 %, alors que le revenu médian de ses habitants n’a augmenté que de 55 %. Le même phénomène s’observe dans plusieurs autres métropoles de la côte du Pacifique, comme San Francisco et Los Angeles, elles aussi aux prises avec une crise du logement.

De nombreux critiques tiennent les compagnies de haute technologie pour responsables de la situation, mais plusieurs travailleurs de l’industrie sont au front de la lutte pour l’accès au logement. C’est le cas de Suresh Chanmugam, ingénieur logiciel chez Amazon, qui s’est installé à Seattle en 1999. « À l’époque, mon loyer me coûtait 250 $ par mois pour une maison partagée. Au cours de mes 23 ans ici, j’ai vu Seattle devenir considérablement plus chère », déplore-t-il.

En quête de solution

 

Face à la détresse de la population itinérante et à la réponse insuffisante de la Ville, il a voulu s’impliquer. « C’est l’impact humanitaire de cette crise qui a vraiment commencé à m’inquiéter », explique l’ingénieur.

M. Chanmugam s’est donc joint en 2017 à Tech4Housing, une organisation formée de travailleurs de la haute technologie qui luttent pour l’accès au logement à Seattle. Le groupe offre de l’aide directe à la population itinérante et défend ses intérêts auprès des différents paliers du gouvernement. « On a envoyé nos membres témoigner à la législature de l’État de Washington, à divers comités et au conseil municipal en faveur de politiques qui aideraient à rendre Seattle plus abordable », raconte l’ingénieur.

Parmi les projets défendus par Tech4Housing, on compte l’initiative I-135, qui, si elle récolte l’appui de la majorité de la population, permettrait la création de logements sociaux inspirés de ceux qu’on trouve à Vienne et à Singapour, où plus de la moitié du marché immobilier est administré par le secteur public. Pour Suresh Chanmugam, une telle initiative est devenue essentielle : « La ville est inabordable pour presque tout le monde. […] Même les professeurs de nos enfants ne peuvent plus se permettre d’habiter ici ! »

Selon le professeur Gregg Colburn, offrir une solution de rechange publique au marché privé est une piste de solution. « L’erreur que nous avons faite aux États-Unis, c’est de ne pas avoir donné un assez grand rôle au secteur public dans la distribution du logement », affirme le chercheur.

Environ 11 % des ménages américains vivent sous le seuil de la pauvreté, mais seule une infime minorité d’entre eux reçoivent de l’aide fédérale au logement. « Alors, les autres personnes sont abandonnées à elles-mêmes dans un marché inabordable », se désole-t-il.

« Le canari dans la mine »

En attendant que les efforts de Tech4Housing portent leurs fruits, la crise du logement à Seattle ne montre aucun signe de ralentissement. Elle s’est même propagée à la région environnante, le comté de King, où le locataire moyen y a vu son loyer augmenter de 273,40 $US entre 2020 et 2021, un bond de 20 %.

Pendant ce temps, en 2021, Seattle décrochait la troisième place du palmarès des villes ayant le plus haut taux d’itinérance aux États-Unis.

« Il faut voir Seattle comme le canari dans la mine », affirme le professeur Colburn. D’après lui, le sort de la Cité émeraude n’est qu’un aperçu de ce qui attend des villes comme Montréal si elles ne s’adaptent pas en amont à leur propre croissance. « Ce que je dirais à Montréal, c’est qu’il faut être pragmatique et s’assurer de construire assez de logements pour accommoder tous ceux qui en auront besoin », dit-il.

En attendant de voir se régler la crise du logement qui sévit sur la côte ouest, il souhaite que la situation serve d’avertissement : « Utilisez notre crise comme motivation à agir au plus vite. »

 

Et à Montréal?

Il est de plus en plus difficile pour les locataires de se loger dans la grande région de Montréal. Le loyer moyen y a grimpé de 3,7 % entre 2020 et 2021, d’après le plus récent rapport de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) sur le sujet. Il s’agit de la troisième année consécutive où l’augmentation dépasse nettement la moyenne de celles observées ces 20 dernières années (2,8 %).

La situation est d’autant plus éprouvante pour les locataires à faible revenu : le taux d’inoccupation des logements de 750 $ et moins atteignait 2,8 % en 2021, une proportion encore plus faible que dans le reste du marché. Près de 200 000 locataires à faible revenu éprouvent des problèmes d’abordabilité du logement dans la région métropolitaine, toujours selon ce même rapport.



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