C’est la fin en Virginie-Occidentale

La dernière clinique d'avortements de Virginie occidentale, à Charleston
Photo: Stéphanie Marin Le Devoir La dernière clinique d'avortements de Virginie occidentale, à Charleston

La dernière porte s’est fermée pour les femmes en Virginie-Occidentale. La seule clinique qui offrait encore des avortements dans cet État a cessé de les pratiquer vendredi dernier, peu après que la Cour suprême des États-Unis a fait connaître sa décision d’invalider Roe v. Wade, son jugement de 1973 qui avait changé le cours des choses pour les Américaines.

Sans la protection nationale conférée à l’avortement par l’arrêt Roe de 1973, les États demeurent seuls maîtres à bord pour permettre ou interdire cette procédure qui déchire la nation.

En Virginie-Occidentale, un article du Code criminel édicté en 1882 criminalise les avortements: ils sont passibles d’une peine maximale de 10 ans de prison. Cette disposition, mise en veilleuse par l'arrêt Roe, pourrait dorénavant renaître, mais son impact demeure encore incertain, alors que même le gouverneur de l'État, Jim Justice, a signalé qu’il n’hésiterait pas à convoquer une session spéciale de la législature si les lois doivent être précisées.

Mais le Women Health Center of West Virginia, fondé en 1976, n’a pas voulu prendre le risque vu la décision de la Cour: la clinique a indiqué vendredi avoir « été forcée de cesser d’offrir les avortements et les soins liés à cette procédure immédiatement, jusqu’à nouvel ordre ». Hasard du calendrier, la clinique fêtait ce soir-là en mode gala son 46e anniversaire.

« Il n’y a plus d’options », n’a pu que constater l’Ouest-Virginienne Kelsey Blankenhorn, âgée de 31 ans.

Leah Turley, rencontrée dans un festival de rue à Charleston, a laissé tomber d’un air anxieux : c’est la fin en Virginie-Occidentale.

Que feront les femmes ? Soit elles finiront par devoir porter l’enfant à terme, soit elles iront dans un « État-ami » qui offre encore des avortements. Mais les plus pauvres n’auront pas cette possibilité, dénonce la femme de 36 ans.

Alex, 26 ans, a offert cette réponse avec maints silences et hésitations : les « options illégales » seront probablement « plus sécuritaires » qu’avant.

Dans un message mis en ligne, la clinique de Charleston recommande aux femmes ayant besoin d’un avortement d’utiliser l’outil « abortionfinder.org ». Des fonds d’aide créés depuis un certain temps proposent d’aider financièrement les femmes qui devront aller loin de chez elles pour obtenir la procédure, et des États voisins, comme le Maryland, s’organisent pour accueillir l’afflux de patientes.

« Elles n’ont qu’à se protéger et à être responsables, ou à aller dans un autre État », a tranché Bo Shreve, un homme dans la cinquantaine rencontré dans le centre historique aux bâtiments de briques rouges de la capitale. Selon lui, le jugement de vendredi ne vaut pas la peine d’en faire toute une histoire : tout ce que la décision de la Cour suprême a fait est de laisser les États et les citoyens décider ce qu’ils veulent. Il approuve les politiques très restrictives de la Virginie-Occidentale. D’un ton irrité, il répète que le gouvernement a des choses plus importantes à régler, comme l’inflation.

« Ne me parlez pas de droits retirés aux citoyens. Au Canada, vous avez enlevé les armes à feu des mains des gens. »

Un piéton ayant entendu la conversation a lancé : « Roe v. Wade ? Bon débarras. »

Un État rouge foncé

 

D’autres ont des opinions moins tranchées. Le sujet est difficile et rempli de questionnements pour Kelsey Blankenhorn, confie-t-elle, vu ses croyances chrétiennes. Elle considère que le foetus est un être vivant, « mais s’agit-il d’une vie qui vaut la peine d’être sauvée si elle ruine la vie d’une autre ? ».

Les gens n’ont pas assez d’éducation sur les questions de reproduction, surtout dans l’environnement chrétien, affirme la jeune femme, qui est pourtant catégorique sur ce fait : ce devrait être le choix de la femme.

Mme Blankenhorn convient que sa position n’est pas celle de la majorité des citoyens de l’État, qui sont « très conservateurs », surtout à l’extérieur de la capitale. « Ce n’est pas accepté ici, et je ne crois pas que ça va changer. »

Alex est du même avis : l’État s’accroche à ses racines, à ses traditions et à son passé de mines de charbon.

D’un rouge prononcé, la Virginie-Occidentale est considérée comme un État républicain « sûr » et il est l’un des deux seuls États où l’ex-président américain Donald Trump a remporté tous les comtés en 2020.

Son paysage tout en montagnes a contribué à son isolement, ajoute Alex, en insistant sur ce fait important : la Virginie-Occidentale est « très religieuse ». Le centre de recherche américain Pew le classe d’ailleurs au 7e rang sur l’échelle de religiosité.

Avant la messe dominicale, le révérend de la Basilique du Sacré-Coeur de Charleston distribuait le communiqué de presse rédigé par l’évêque du diocèse catholique, Mark E. Brennan. Ce dernier salue la décision de la Cour suprême, qui offre « une plus grande protection pour les foetus » et incite les résidents de l’État à promouvoir une « culture de la vie ».

La basilique se trouve dans un pâté de maisons où sont érigées quatre églises de différentes confessions. À quelques dizaines de mètres d’elle se trouve une importante église presbytérienne.

Son révérend, Bill Myers, voit les choses d’un autre oeil.

L’avortement n’est ni un « bien » ni un « mal », a-t-il affirmé dimanche : c’est une procédure médicale et une « nécessité morale » à notre époque. Selon lui, il faut soutenir les femmes, peu importe leur décision.

Il a dit avoir vu beaucoup de colère depuis vendredi, mais estime que le débat manque « de compassion. » L’Église n’a pas été bonne communicatrice sur le sujet, a-t-il confié au Devoir.

L’État montagneux est aussi le 6e parmi les plus pauvres des États-Unis, et sa capitale n’arrive pas à dissimuler sa pauvreté.

Avec ses airs de bunker, la clinique qui offrait des avortements à Charleston ne paie pas de mine, comme son environnement immédiat. À un jet de pierre d’un chemin de fer, dans un secteur mal famé bordé d’édifices désaffectés, elle est assurément loin des regards. On n’y arrive pas par hasard.

Sa voisine immédiate est une clinique de soins prénataux « Woman’s Choice », qui indique offrir des tests de grossesse gratuits et de « l’information confidentielle sur l’avortement ». Sauf que cette clinique n’offre pas d’avortement — et a même pour objectif de les décourager. Comme bien d’autres au pays, ce centre a choisi de s’installer directement à côté d’une clinique offrant des interruptions de grossesse médicales.

Vendredi soir, un groupe de femmes a organisé une veillée à la chandelle devant la Cour fédérale de Charleston pour protester contre la décision de la Cour suprême. Mais depuis, plus rien, alors que dans d’autres villes américaines, les manifestants n’ont pris que peu de répit.

Pourquoi ? Il ne restait qu’une seule clinique dans l’État, alors c’est peut-être un moins grand choc ici que pour ceux qui en ont perdu plusieurs d’un coup vendredi, offre Alex comme explication.

La clinique de Charleston ne va pas d’ailleurs cesser de fonctionner : les avortements ne seront plus pratiqués, mais les autres soins seront toujours offerts. « Nous n’arrêterons pas de nous battre pour le droit à l’avortement de chacune des Ouest-Virginiennes », a-t-elle promis en ligne.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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