Une tentative de coup d’État qui doit intégrer les livres d’histoire

La commission parlementaire du 6 janvier veut faire reconnaître la dimension symbolique de l’insurrection du Capitole, que la partisanerie contribue à réduire.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse La commission parlementaire du 6 janvier veut faire reconnaître la dimension symbolique de l’insurrection du Capitole, que la partisanerie contribue à réduire.

Ce n’est pas un hasard si la vice-présidente de la commission d’enquête sur l’attaque du Capitole, la républicaine Liz Cheney, a décidé jeudi soir de s’entourer des grandes figures présidentielles des États-Unis dans son discours d’ouverture de la première séance publique des travaux de ce groupe parlementaire chargé de faire la lumière sur l’insurrection du 6 janvier 2021.

« Je vous demande de penser à la scène qui s’est déroulée dans la rotonde de notre Capitole le soir du 6 janvier », sous le regard des « Washington, Jefferson, Lincoln, Grant, Eisenhower, Ford et même Reagan », a-t-elle nommé. Les élus américains reprenaient alors la certification du vote confirmant la victoire de Joe Biden à la présidentielle de 2020, un processus interrompu dans la journée par des manifestations violentes s’étant transformées en insurrection.

« Là, dans un espace sacré de notre république constitutionnelle, a lancé l’élue du Wyoming, des hommes et des femmes en tenue d’intervention tactique, avec des armes d’épaule, déployées à l’intérieur », protégeaient le bâtiment contre une foule violente, « sous des peintures représentant les premières scènes de notre république, dont une peinte en 1824 qui représente George Washington démissionnant [le 23 décembre 1783], et abandonnant volontairement le pouvoir pour donner le contrôle de l’armée continentale au Congrès ».

« Par cet acte noble, Washington a donné l’exemple indispensable de la passation pacifique du pouvoir, a-t-elle ajouté, ce que le président Reagan a qualifié de “rien de moins qu’un miracle”. L’obligation sacrée de défendre ce transfert pacifique du pouvoir a été honorée par tous les présidents américains… sauf un. »

Dépolitiser l’enquête sur l’attaque du Capitole, sortir la tragédie de la partisanerie, pour l’inscrire désormais dans le grand livre de l’histoire des États-Unis : c’est en grande partie ce qu’a tenté de faire la commission d’enquête sur ce 6 janvier en jouant, jeudi soir, depuis la capitale américaine, les premières mesures de ses audiences publiques. Un événement médiatique attendu qui, en près de deux heures, a exposé la mécanique d’un « stratagème » orchestré par un président déchu, cherchant à se maintenir au pouvoir en « renversant la volonté du peuple », a résumé le président de la commission, le démocrate Bennie Thompson. Et le geste, s’il est encore perçu comme un simple mouvement d’opposition politique par les fidèles du populiste et les ténors du Parti républicain, doit désormais être abordé pour ce qu’il est réellement, soit une « violation flagrante de la Constitution », a dit le président Joe Biden dans les heures qui ont précédé les audiences, une attaque contre la démocratie américaine, que le pays ne peut désormais plus se permettre de prendre à la légère. Là-bas, comme ailleurs.

« L’enjeu de cette commission et de ses audiences publiques ne peut pas être plus élevé que ça pour les États-Unis, mais aussi pour le monde entier, vraiment, compte tenu de la puissance et de l’influence américaines », explique au Devoir l’historienne américaine Nancy MacLean, professeure à l’Université Duke, en Caroline du Nord.

« Donald Trump et ses proches alliés ont conçu, promu et payé un complot criminel pour annuler une élection qu’ils ont perdue. Ces audiences sont donc les plus importantes de notre époque. Pourquoi ? Parce qu’elles aideront à déterminer si notre pays va poursuivre la tradition du transfert pacifique du pouvoir après les élections, tradition qui remonte à George Washington. » Elle ajoute : « L’étude des démocraties qui se sont effondrées nous a enseigné que le meilleur préalable à un coup d’État réussi reste un coup d’État manqué dont les instigateurs restent impunis. »

Le centre d’une conspiration

C’est ce que la commission d’enquête cherche désormais à éviter, elle qui, jeudi soir, s’est montrée plus que directe en tenant l’ex-président américain Donald Trump responsable d’une « tentative de coup d’État » dont le 6 janvier a été, selon elle, « le point culminant ».

« Il n’y a pas de place pour le débat. Ceux qui ont envahi notre Capitole et combattu les forces de l’ordre pendant des heures étaient motivés par ce que le président Trump leur avait dit, que l’élection avait été volée et qu’il était le président légitime », a lancé Liz Cheney, rare membre de ce parti à siéger à cette commission, avant d’exposer plusieurs éléments de preuve montrant que l’ex-président a été à maintes reprises informé par son entourage que sa théorie de la fraude électorale ne résistait pas à la confrontation des faits. Même sa fille Ivanka Trump a indiqué lors de son témoignage devant la commission avoir été convaincue par l’ex-procureur général Bill Barr que cette fraude n’était rien d’autre que de la « bullshit », selon les termes utilisés par ce ministre de la Justice. « Je respecte le procureur général Barr, et j’ai cru ce qu’il disait », a dit la fille de l’ex-président, qui, lui, a préféré se complaire dans une réalité parallèle.

Cette démonstration que le populiste, pourtant informé de la réalité des faits, a cherché à dessein à les réécrire pour se maintenir illégalement au pouvoir, et ce, en mentant à ses troupes pour les amener à renverser le gouvernement va se poursuivre dès lundi prochain, avec la reprise des audiences publiques de la commission d’enquête.

« Donald Trump est la plus grande menace pour la démocratie et pour les institutions démocratiques de toute notre histoire, dit en entrevue Larry Berman, professeur émérite de science politique à l’Université de la Californie à Davis. C’est un homme qui croit en l’autocratie et seulement en lui-même et qui est prêt à tout sacrifier au nom de son grand mensonge sur les élections volées. C’est ce que doivent montrer ces audiences publiques, pour l’inscrire dans l’histoire. » Mais aussi pour tenter d’arrêter, au mieux, ou de ralentir, au pire, la menace que ce populisme, porté par une idéologie d’extrême droite et la normalisation de la haine de l’autre, fait peser sur l’époque.

« Il ne faut plus se méprendre : nous avons fait face à une attaque contre notre pays menée par Trump et sa faction au sein du Parti républicain qui nous a conduits dans une crise constitutionnelle, dit Nancy MacLean. Plus tôt des millions d’Américains s’en rendront compte, meilleures seront nos chances de guérir de ce cancer. »

« Trop d’Américains s’imaginent que notre pays est à l’abri de l’autoritarisme, ajoute-t-elle. Cette hypothèse nous rend vulnérables à une menace sans précédent, dont Trump est la principale composante. Ce que nous avons vu le 6 janvier 2021 et ce que l’enquête de la Chambre a découvert sont sans précédent dans notre histoire, et ce n’est pas fini. Les efforts de sabotage des élections se poursuivent avec la propagation de la désinformation sur les résultats du scrutin de 2020 qui alimente toujours — même si elle est en contradiction avec les faits — les tentatives à l’échelle des États de modifier le cadre des futures élections à des fins partisanes. »

Une faiblesse des Américains

 

Un dénouement post-6 janvier inquiétant pour le coauteur de l’essai How Democracies Die (La mort des démocraties) Steven Levitsky, professeur à Harvard, puisqu’il révèle, selon lui, une des faiblesses des Américains, qui n’arrivent pas à défendre leur démocratie parce qu’ils la « tiennent pour acquise ». « Nous ne sommes pas conscients des signes avant-coureurs » de ces menaces, a-t-il indiqué cette semaine à l’Associated Press tout en espérant que les travaux de la commission d’enquête sur cette insurrection finissent dans les livres d’éducation civique et les manuels d’histoire du pays.

« C’est ainsi que la démocratie va être sauvée », a-t-il dit. Et ce, sans que « ce qui s’est passé [soit balayé] sous le tapis », a dit Bennie Thompson dans son discours d’ouverture. Ce que la commission d’enquête sur le 6 janvier « et les mensonges qui ont conduit à cette insurrection » mettant « en péril deux siècles et demi de démocratie constitutionnelle » cherche désormais à faire.

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