Se battre dans l’espoir «futile» d’une réforme sur les armes

Joe Biden réconfortait la directrice de l’école primaire Robb, Mandy Guttierrez, à Uvalde, dimanche. Le président américain et la première dame, Jill Biden, ont visité une ville traumatisée par une tuerie qui relance le débat sur les armes à feu aux États-Unis.
Photo: Chandan Khanna AFP Joe Biden réconfortait la directrice de l’école primaire Robb, Mandy Guttierrez, à Uvalde, dimanche. Le président américain et la première dame, Jill Biden, ont visité une ville traumatisée par une tuerie qui relance le débat sur les armes à feu aux États-Unis.

« Futile ». C’est le mot qu’utilise spontanément Fritz Dickman, 63 ans, pour décrire le combat pour une plus grande régulation des armes à feu au Texas. Chaque fois qu’un drame impliquant un tireur se produit, celui qui réside à Houston depuis 40 ans écrit à ses représentants politiques. « Tout ce que j’ai comme retour, c’est un remerciement pour mon message », laisse-t-il tomber.

Changer les choses dans cet État républicain profondément attaché à sa culture des armes à feu paraît une tâche titanesque, mais le sentiment que cela est vain ne l’empêche pas de continuer à s’impliquer pour la cause. « Je dois le faire. C’est horrible. Je dois me faire entendre, lance-t-il. J’aime la démocratie, j’aime la vie et j’aime les enfants. »

Le drame d’Uvalde l’a choqué. La veille, des centaines de personnes ont manifesté devant le palais des congrès où se tenait l’assemblée annuelle de la National Rifle Association (NRA) de vendredi à dimanche. Trois jours plus tôt, 19 enfants et deux enseignantes mouraient à l’école primaire Robb sous les balles d’un tireur de 18 ans, qui s’était procuré légalement deux AR-15 et des centaines de munitions. « Habituellement, on ne voit pas des manifestations de cette ampleur ici », précise Fritz Dickman, qui y a participé.

Mais il faudra plus pour faire bouger les décideurs, et le poids de la NRA et de ses cinq millions de membres à l’échelle des États-Unis pèse lourd sur cet État du sud des États-Unis.

« C’est plus difficile de changer les choses au Texas que dans la majorité des autres États américains », lance Katherine Chen, 18 ans, porte-parole pour la section de Houston de March For Our Lives, un mouvement lancé en 2018 dans la foulée de la fusillade dans une l’école secondaire de la ville de Parkland, en Floride.

Le regroupement demande notamment un registre des armes à feu, le bannissement des armes d’assaut et une meilleure vérification des antécédents. « Une partie du problème réside dans le fait que les dirigeants actuels sont résistants au changement », souligne celle qui obtiendra dans quelques semaines son diplôme de l’école secondaire Bellaire, située dans l’agglomération de Houston. Selon des données diffusées le 26 mai par l’organisation à but non lucratif OpenSecrets, la NRA a dépensé un peu plus de 2,5 millions de dollars américains entre 2015 et 2021 pour faire du lobbying auprès de l’Assemblée législative du Texas, soit plus du double de ce qu’elle a déboursé dans n’importe quel autre État.

Durant cette période, le Texas, dirigé par des élus républicains, a élargi les droits des propriétaires et des vendeurs d’armes. L’année dernière, l’obligation d’avoir un permis et une formation pour porter une arme de poing en public a sauté.

Les sénateurs et les députés représentant l’État ont quant à eux reçu plus de 14 millions de dollars en contributions de la part d’intérêts liés aux armes à feu au cours de leur carrière, dont une grande partie en provenance de la NRA, toujours selon OpenSecrets. À cela s’ajoute le fait que l’organisation exerce une influence indirecte considérable par l’entremise de ses membres sur les élus.

« Ça me donne de l’espoir quand on voit de plus en plus de personnes parler contre la violence armée depuis la tragédie d’Uvalde », dit néanmoins Katherine Chen. « Ce qui s’est passé pourrait se refléter dans le résultat des élections cet automne, et nous aurons des élus qui seront plus soucieux de faire de la prévention », espère-t-elle.

Les électeurs du Texas pourront notamment voter pour un nouveau gouverneur à la tête de l’État le 8 novembre prochain. Le gouverneur républicain actuel, Greg Abbott, l’avait emporté à 55,8 % des voix contre son opposant démocrate en 2018, qui avait de son côté récolté 42,5 %. Greg Abbott, qui se représente, est néanmoins sous le feu des critiques de ses opposants depuis Uvalde à cause de ses liens étroits avec la NRA et de ses politiques rendant plus laxiste l’encadrement des armes à feu.

Signe que le sujet pourrait prendre plus de place dans la campagne et que les démocrates veulent enfoncer le clou, le candidat démocrate qui espère lui ravir le poste, Beto O’Rourke, a fait un coup d’éclat lors d’une conférence de presse de Greg Abbott mercredi dernier, lui criant que « le temps d’empêcher la prochaine fusillade est maintenant et [qu’il ne fait] rien ».

Inspiré par ce geste, Benjamin Hernandez, un militant de 39 ans, a interpellé le sénateur républicain Ted Cruz à propos de ses positions sur les armes à feu alors qu’il se trouvait par hasard dans le même restaurant de Houston deux jours plus tard, un échange qui a circulé dans des vidéos sur les réseaux sociaux. « Nous devons remettre nos élus en question, peu importe où ils sont. Et nous voyons cela de plus en plus, dit-il en entrevue au Devoir. Si vous êtes un élu et que vous continuez à avoir des positions extrêmes, il faut que vous rendiez des comptes. »

Benjamin Hernandez participait à la manifestation devant l’assemblée annuelle de la NRA cette journée-là, alors que Ted Cruz donnait un discours à l’intérieur. « Dans ce pays, nous idolâtrons les gens qui appliquent la loi, et les fusils. Nous devons nous élever au-dessus de ça, lance-t-il. Nous devons nous mobiliser pour défaire les élus qui ignorent la réalité. La majorité des Américains sont en faveur de la vérification des antécédents. »

Il milite avec le groupe Indivisible Houston, qui, selon son site Internet, « lutte pour un monde plus équitable et progressiste par la pression politique ». Il travaille également comme consultant pour quelques candidats démocrates. Il est conscient que changer la donne politiquement est un défi, notamment parce que « les républicains rendent ça plus difficile pour les gens de voter ».

« Le plus grand défi est de convaincre les gens que leur vote fera changer les choses, dit-il. Les politiciens adoptent des règles qui les avantagent, et plusieurs remettent en question l’idée d’aller voter parce que ce sont toujours les mêmes personnes qui sont élues de toute façon. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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