George W. Bush a été choisi par le Time - Un homme de l'année qui inquiète

«Pour le meilleur et pour le pire», le magazine Time a choisi George W. Bush comme personnalité de l'année 2004. Ce choix n'est pas surprenant: le toujours controversé président américain, qui a été réélu dans une élection chaudement contestée en novembre, a fait la une de l'hebdomadaire plus souvent qu'à son tour.

Comme à tous les ans, le Time explique qu'il s'efforce de choisir «la personne ou les personnes qui ont eu le plus d'impact sur l'actualité et sur nos vies», en bien ou en mal. La précaution est utile puisqu'il arrive que des personnages sulfureux, pas tout à fait au goût du public américain, soient retenus.

Ce qui frappe dans la dernière édition du Time, c'est le nombre de fois où cette formule de distanciation est répétée, compte tenu de la personne choisie. Il s'agit après tout du chef de l'État fraîchement réélu, pas de l'ayatollah Khomeiny. Dans les articles qui lui sont consacrés, il est davantage question du style cow-boy de M. Bush et des controverses qu'il a suscitées depuis qu'il occupe la Maison-Blanche que de réalisations incontestables à mettre à son crédit.

Certes, le magazine salue l'opiniâtreté du président, mais le ton traduit plus d'inquiétude que d'admiration. Dans un article basé sur une entrevue toute récente, on lit: «L'homme qui, en 2000, avait promis d'unir et non de diviser semble vouloir laisser la "mort du compromis" en héritage à la fin de son second mandat.» L'article se termine ainsi: «Parce qu'il a radicalisé le débat, parce qu'il présente la réalité de façon à ce qu'elle serve ses fins, parce qu'il mise son avenir et le nôtre sur sa foi dans le pouvoir du leadership, George W. Bush est la personnalité de l'année 2004 de Time.»

C'est la deuxième fois que le magazine choisit George W. Bush. La première fois, c'était après son élection pour un premier mandat, en 2000. Il avait fallu, on s'en souvient, plusieurs semaines de suspense avant de connaître l'issue de ce scrutin. C'est pendant le bras-de-fer juridique entre Al Gore et Bush que le Time avait décidé de faire du vainqueur son homme de l'année. Le fait, en soi, n'était pas particulièrement flatteur. Et le début de l'article publié à l'époque ne l'était pas non plus: «Le candidat de bonne lignée accède au pouvoir au milieu de critiques voulant que sa présidence soit bâtarde, engendrée par les tribunaux plutôt que par les électeurs.»

Le Time a choisi des présidents américains comme personnalités de l'année à 19 reprises depuis que l'aviateur Charles Lindbergh a inauguré le rituel, en 1928. La plupart du temps, le magazine a laissé transparaître plus d'enthousiasme qu'aujourd'hui quand son choix se portait sur le chef de l'État.

En 1991, le père du président actuel avait été choisi en raison de son bilan mitigé: jugé mauvais sur le plan de l'économie américaine mais tout de même très positif en matière de politique extérieure.

Les relations entre George W. Bush et la presse écrite américaine ne sont pas idylliques. À l'automne, les éditorialistes de la plupart des grands quotidiens avaient invité les électeurs américains à voter pour le candidat démocrate John Kerry.

Sauf pour ce qui est du début de la guerre en Irak, on peut difficilement accuser les grands hebdomadaires d'être à la solde de la Maison-Blanche. Ils ont présenté plusieurs reportages sur les ratés de l'opération et sur le scandale de la prison d'Abou Ghraïb.

Pour ce qui est des périodiques «libéraux» de la côte Est, notamment le New Yorker, ils ont publié depuis quatre ans quelques scoops assez dévastateurs pour les hommes et les femmes au pouvoir à Washington.

Du côté des revues dites savantes, le numéro courant de Foreign Affairs explique dans son article principal comment la légitimité de la politique étrangère américaine a volé en éclats depuis l'arrivée aux commandes de l'équipe Bush.

La direction du Time dit avoir hésité cette année entre le président, son conseiller politique Carl Rove et les cinéastes Michael Moore et Mel Gibson. La politique et le cinéma. On remarque que, dans trois cas sur quatre, le scénario est le même.

Depuis dimanche, sur le site de la BBC, plusieurs internautes ont commenté le choix du magazine, la plupart négativement. Les anti-Bush les plus virulents se plaisent à rappeler qu'Adolf Hitler et Joseph Staline ont déjà été choisis personnalités de l'année. Comme quoi il ne faut pas nécessairement y voir un honneur.

Un autre dirigeant de l'époque soviétique, plus terne et moins sanguinaire que le précédent, avait mis fin en 1979 à une période de dialogue appelée «détente» et s'était embourbé dans l'occupation d'un pays musulman. Il s'appelait Leonid Brejnev. Mais il n'a jamais été l'homme de l'année du Time.