Une communauté en éclats après la tuerie d’Uvalde

Au coin de deux rues passantes, Raven Vasquez, 21 ans, tenait une affiche mercredi: «Souvenez-vous de leurs noms.» Au lendemain de la pire tuerie de masse en 13 ans au Texas, des résidents d’Uvalde se sont regroupés pour pleurer les dix-neuf enfants et deux enseignantes morts à l’école primaire Robb mardi. L’événement ranime le débat sur les armes aux États-Unis. 
Photo: Chandan Khanna Agence France-Presse Au coin de deux rues passantes, Raven Vasquez, 21 ans, tenait une affiche mercredi: «Souvenez-vous de leurs noms.» Au lendemain de la pire tuerie de masse en 13 ans au Texas, des résidents d’Uvalde se sont regroupés pour pleurer les dix-neuf enfants et deux enseignantes morts à l’école primaire Robb mardi. L’événement ranime le débat sur les armes aux États-Unis. 

Ana est encore sous le choc. Dans un grand magasin de décoration à proximité de la rue principale d’Uvalde, accoudée avec sa collègue sur le comptoir du commerce dans l’attente de clients, elle cherche toujours à trouver un sens aux événements de mardi. « Nous ne comprenons pas pourquoi c’est arrivé. Pourquoi ? »

« Que s’est-il passé dans sa tête ? Tu peux être en colère, mais pourquoi aller dans une école et s’attaquer à des enfants innocents ? » lance la quinquagénaire, dans l’émotion et l’incompréhension la plus totale, lors du passage du Devoir, mercredi après-midi.

La veille, la mort de dix-neuf enfants âgés de 9 et 10 ans et de deux enseignantes dans une salle de classe de l’école primaire Robb a happé la petite ville texane de 16 000 habitants. Salvador Ramos, 18 ans, a fait irruption dans le bâtiment peu après 11 h 30, arme d’assaut à la main, et a fait ses victimes avant de mourir sous les balles des policiers. Un peu plus tôt, le tueur avait écrit sur Facebook qu’il s’attaquerait à sa grand-mère de 66 ans, chez qui il habite, puis à une école primaire.

L’identité des enfants commençait à émerger dans les médias mercredi. Toutes les victimes ont été identifiées, et leurs familles ont été prévenues, selon ce qu’a indiqué le lieutenant Chris Olivarez, porte-parole du Département de la sécurité publique du Texas.

« Tout le monde est en état de choc. Nous voyons cela arriver dans d’autres villes, mais on n’aurait jamais pensé que ça arriverait ici », glisse Ana, faisant écho au sentiment général. Elle peine à croire qu’il s’agit de la fusillade la plus meurtrière dans une école depuis celle à l’école primaire de Sandy Hook, en 2012, dans l’État du Connecticut.

Comme un tourbillon

 

L’école primaire Robb est difficilement accessible depuis le drame. Des rubans jaunes bloquent le passage, et des agents sont postés sur le terrain gazonné, en face. Aux coins de rue des environs, des masses de caméras sont braquées sur le bâtiment, et des journalistes patientent. Le muret de briques brunes, sur lequel est inscrit le nom de l’école et où de nombreuses gerbes de fleurs ont été déposées, est à peine visible à cause de la foule.

Robert Caldwell, dans la cinquantaine et plongeur dans un restaurant à proximité, est hébété par le tourbillon qui s’est soudainement abattu sur sa ville, auparavant sans histoire. « Nous sommes devenus soudainement célèbres, on ne nous connaissait pas avant », glisse-t-il au Devoir. « Tout le monde se trompe en prononçant le nom de notre ville », ajoute-t-il, sourire en coin malgré tout.

Vingt-sept fusillades ont déjà eu lieu en 2022 dans des écoles américaines, selon Education Week, qui compile des données à ce sujet depuis 2018. L’organisation indépendante Gun Violence Archive recense de son côté 212 fusillades de masse depuis le début de l’année.

La tuerie d’Uvalde a une fois de plus réactivé le débat sur le contrôle des armes à feu aux États-Unis, et plusieurs s’en prennent au gouverneur du Texas, Greg Abbott, qui a assoupli les règles en la matière l’année dernière en permettant le port d’armes de poing sans permis.

« Le tireur s’était acheté deux fusils et 375 cartouches, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. Nous n’avons pas besoin d’armes d’assaut », pense Robert. Mais d’autres sont prompts à plutôt mettre en cause l’état mental du tueur et une culture de la violence.

Du temps pour guérir

 

La joute politique et les tensions à ce sujet en agacent déjà toutefois plus d’un.

Raven Vasquez, 21 ans, qui tient une affiche sur laquelle on peut lire en grosses lettres rouges « Souvenez-vous de leurs noms », et que Le Devoir a rencontrée à l’angle de deux rues passantes du centre-ville, en a assez. « Je n’ai pas envie de mêler la politique à cela », répond-elle lorsqu’on la questionne à ce sujet.

« Je ne veux pas qu’on amorce des débats. Je veux qu’on se souvienne des victimes et des gens qui ont été affectés, dit-elle. Toute la ville est en éclats, maintenant. Les gens ne savent pas quoi faire, les gens ne savent pas quoi penser. »

Signe qu’il faudra du temps pour que la ville se remette du drame, plusieurs commerces d’Uvalde ont fermé leurs portes mercredi. « À cause des événements récents dans notre communauté, nous serons fermés jusqu’à samedi », peut-on lire sur un panneau collé à la porte d’un restaurant. Le soutien entre membres de la communauté « est le premier pas pour guérir », est-il écrit plus bas.

Quelques coins de rue plus loin, les portes du Département de probation des mineurs du 38e district judiciaire du Texas sont verrouillées. « Pour des raisons de sécurité », indique une affiche, qui invite les gens qui avaient rendez-vous à appeler.

« Les choses ne seront plus jamais pareilles, prédit Diego Esquivel, 20 ans. Il y a tellement de gens en deuil, tellement de gens qui sont liés d’une façon ou d’une autre aux professeurs et aux enfants qui ont été tués. Tout le monde se connaît. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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