L’Illinois, État-refuge pour les femmes sans accès à l’avortement

La camionnette de l’organisme anti-choix Mosaic, qui tente de convaincre des femmes enceintes de ne pas se faire avorter en leur présentant d’autres options, stationnée devant la clinique de Planned Parenthood à Fairview Heights, en Illinois.
Photo: Stéphanie Marin Le Devoir La camionnette de l’organisme anti-choix Mosaic, qui tente de convaincre des femmes enceintes de ne pas se faire avorter en leur présentant d’autres options, stationnée devant la clinique de Planned Parenthood à Fairview Heights, en Illinois.

La résistance s’organise. Anticipant la fin prochaine de l’arrêt Roe v. Wade, qui accorde une protection constitutionnelle au droit à l’avortement aux États-Unis, différents groupes se démènent pour que la cessation de grossesse demeure accessible. Au cœur de ce mouvement se trouve l’État de l’Illinois, politiquement et géographiquement bien placé pour jouer ce rôle.

« Nous sommes une oasis dans un désert d’avortement. »

Celle qui tire ce constat est Mary Jane Maharry, de Planned Parenthood Illinois.

Si Roe v. Wade est bel et bien invalidé par la Cour suprême, « chacun des États qui entourent l’Illinois va soit bannir l’avortement ou sévèrement le restreindre », a-t-elle souligné au Devoir. On s’attend d’ailleurs à ce que la moitié des États — 26 sur 52 — aillent dans cette direction.

 

Déjà des patientes

Sous le poids des restrictions qui s’accumulent, Planned Parenthood, un organisme sans but lucratif qui gère des centres de santé offrant de l’éducation sexuelle et prodiguant différents services de santé reproductive, s’est tourné les yeux vers l’Illinois. « On se prépare depuis des années à une vague de patientes provenant de l’extérieur de l’État. »

Il y a ainsi construit deux nouveaux centres de santé au cours des dernières années : celui de Waukegan, à la frontière du Wisconsin, et celui de Flossmoor, tout près de l’Indiana. Sans oublier la clinique de Fairview Heights, ouverte en 2019 à proximité du fleuve Mississippi, qui sépare l’Illinois du Missouri.

La clinique du centre-ville de Chicago a agrandi ses locaux il y a deux mois, justement pour se préparer à une vague de patientes, dit Mme Maharry en entrevue. L’organisme a aussi misé sur l’expansion de son service de télémédecine et a commencé à livrer la pilule abortive par la poste aux patientes de l’Illinois. Tout cela permet de libérer de l’espace en clinique pour les femmes enceintes des autres États. Pas possible pour elles de bénéficier de la télémédecine ou d’envois postaux : la loi exige une adresse résidentielle en Illinois.

« Oui, une femme du Mississippi devra conduire jusqu’en Illinois pour y avoir un rendez-vous en télémédecine. » Un trajet de 800 km et de 8 h sépare la capitale de cet État des deux cliniques les plus proches en Illinois, dans le sud-ouest, soit celles de Granite City et de Fairview Heights.

C’est là qu’iront les femmes si la clinique d’avortement de Jackson, la seule encore ouverte au Mississippi, doit fermer, car les autres options se sont taries, avait d’ailleurs indiqué au Devoir Michelle Colon, une militante de longue date pour les droits des femmes.

Afflux perceptible

Planned Parenthood sait bien que les femmes du Midwest et du Sud vont converger vers l’Illinois, une forteresse démocrate dans une partie du pays peinte en rouge. « On se prépare à voir de deux à cinq fois plus de patientes et on s’attend à ce que le nombre de femmes venant de l’extérieur de l’État spécialement pour un avortement se multiplie par 20 », a indiqué Mme Maharry.

D’ailleurs, l’afflux a déjà commencé. Quand le Texas a interdit tous les avortements après six semaines de grossesse, en septembre dernier, l’Illinois a vu une augmentation « considérable » de ses patientes provenant d’autres États, à hauteur de 30 %, précise-t-elle.

Une femme du Mississippi devra conduire jusqu’en Illinois pour y avoir un rendez-vous en télémédecine

 

Puis il y a eu cet effet domino : les femmes du Texas se rendaient en Oklahoma, mais quand cet État a aussi serré la vis, elles ont dû aller encore plus à l’est, et encore plus au nord.

Mardi, dans le stationnement de la clinique bleu et gris de Fairview Heights se trouvaient effectivement des voitures immatriculées au Texas et au Mississippi.

« 2021 a été la pire année de l’histoire pour les restrictions et les tentatives de restrictions d’avortement », déplore Mme Maharry. Planned Parenthood en a recensé plus de 660 au pays. « Cela fait en sorte que les femmes doivent voyager de plus en plus loin pour obtenir des soins qu’elles n’ont pas chez elles. »

D’autres États vont vraisemblablement aussi voir une augmentation des femmes à la recherche d’un avortement, comme la Californie et l’État de New York.

En Illinois, un centre de logistique régional a récemment vu le jour : un partenariat entre les deux cliniques du sud-ouest de l’État, soit la Hope Clinic de Granite City et celle de Fairview Heights, qui est sous l’égide de Planned Parenthood St. Louis. Un seul appel permet aux femmes de trouver la clinique la plus près et d’obtenir de l’aide pour s’y rendre, car le centre peut aussi réserver l’hôtel, le transport, trouver du financement pour l’intervention et même des services de garde d’enfants.

« Ça enlève beaucoup de stress aux patientes », affirme Maggie Olivia, qui travaille pour le groupe Pro Choice Missouri.

Accueillir toutes ces femmes est un « défi considérable », « mais nos portes sont ouvertes », souligne Mme Maharry.

Les opposants contre-attaquent

Ceux qui s’opposent à l’avortement s’organisent aussi.

La clinique de Fairview Heights est entourée d’affiches qui, bien en évidence, montrent ce qui est censé représenter des fœtus avortés, et aussi des bébés nés en bonne santé. « Choisissez la vie », peut-on lire sur ces dernières.

Une clinique mobile réalisant gratuitement des échographies, des tests de grossesse et des tests de dépistage d’infections transmises sexuellement est stationnée contre la grille de la clinique de Planned Parenthood, dans le stationnement adjacent.

La camionnette jaune et vert est la propriété de l’organisation chrétienne sans but lucratif Mosaic, financée par quelque 90 églises de la région, a indiqué la présidente-directrice générale, Kathy Lesnoff.

Mosaic se positionne contre l’avortement : « On ne s’en cache pas », dit-elle, ajoutant que son objectif est de donner de « l’information rigoureuse » aux femmes et de leur présenter d’autres options outre la cessation de grossesse. Après, il aide les mères dans le besoin en leur donnant des interphones de surveillance pour bébés, par exemple.

Sur son blogue, Mosaic fait état des divers dangers et risques de complications « sévères dans certains cas » liés à la pilule abortive — des affirmations rejetées par Planned Parenthood, qui la décrit comme « très sûre ». Les façons de faire de ces « centres de grossesse » ont été dénoncées par de multiples organisations, dont Planned Parenthood, parce qu’ils font pression sur les femmes pour les dissuader d’obtenir un avortement.

Mosaic n’est actif que dans l’État de l’Illinois. Il ne compte que deux bureaux — à proximité des deux cliniques d’avortement de la région, soit à Fairview Heights et à Granite City. « Parce qu’il y a de grandes installations d’avortement dans ces deux villes », souligne Mme Lesnoff.

La Coalition vie, elle, a des militants qui cherchent à attraper au vol ceux qui arrivent à la clinique de Planned Parenthood de Fairview Heights avant même qu’ils ne franchissent ses grilles noires.

L’organisation a loué des bureaux dans l’édifice voisin. De ses fenêtres, elle garde la clinique d’avortement à l’œil.

« Notre mission est de mettre fin à l’avortement… pacifiquement et dans la prière », peut-on lire sur son site Web.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat- Le Devoir .



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