Chasse à la source à Washington après la fuite de la Cour suprême

Lia Marie Flora Johnson porte des empreintes de mains rouges pour représenter la violence contre les femmes, alors qu’elle manifestait devant la Cour suprême des États-Unis, mardi, contre la possible invalidation de l’arrêt «Roe v. Wade».
Photo: Jacquelyn Martin Associated Press Lia Marie Flora Johnson porte des empreintes de mains rouges pour représenter la violence contre les femmes, alors qu’elle manifestait devant la Cour suprême des États-Unis, mardi, contre la possible invalidation de l’arrêt «Roe v. Wade».

Aux mêmes causes les mêmes effets. Une nouvelle bombe journalistique vient de déclencher une autre grande chasse à la source à Washington.

La publication par Politico d’un document de la Cour suprême des États-Unis annonçant un probable revirement de la loi fédérale sur l’avortement est décrite comme l’une des exclusivités journalistiques les plus percutantes sociopolitiquement depuis le scoop du Washington Post qui a déclenché le scandale du Watergate il y a cinquante ans. Alors, forcément, la recherche de l’émetteur se remet en branle pour tenter de comprendre ses motivations.

« L’importance historique de la nouvelle est indéniable, dit Patrick White, professeur de journalisme à l’École des médias de l’UQAM. On parle d’une décision à venir de la Cour suprême des États-Unis, du brouillon d’un des neuf juges, mais ça demeure d’intérêt public. C’est un coup journalistique d’une envergure extrêmement importante. »

Avec les nuances d’échelle, le professeur White propose un rapprochement avec la diffusion en exclusivité du budget du Québec par le reporter Ralph Noseworthy à CFCF 12 en 1987. Le correspondant parlementaire avait trouvé le document dans les poubelles près du ministère des Finances.

Le parallèle avec le travail d’enquête de Bob Woodward et de Carl Bernstein, qui a fait chuter le président Richard Nixon, ne peut cependant être établi selon Marc-François Bernier, professeur de communication de l’Université d’Ottawa. Sans rien enlever à l’effet coup de tonnerre de l’information exclusive, il rappelle une distinction de base du métier de journaliste.

« Un scoop, c’est une information qui ne serait pas sortie autrement, dit le spécialiste de l’éthique du journalisme, qui prépare un ouvrage sur des enquêtes de terrain au Québec. Le scandale du Watergate, c’est le résultat d’une grande enquête journalistique. Là, avec Politico, on parle d’une exclusivité à la suite d’une fuite. L’information, c’est-à-dire le jugement, va sortir un jour ou l’autre. »

Une nouvelle « gorge profonde »

Les rapprochements entre cette exclusivité du XXIe siècle et le scoop du XXe peuvent par contre se faire avec les conjectures à nouveau suscitées pour trouver la source de la fuite. Les médias et en fait toute la société américaine ont passé des décennies à tenter de trouver l’identité de l’informateur surnommé Deep Throat par les journalistes Woodward et Bernstein.

De même, les lobbyistes, les élus et beaucoup de journalistes et de chroniqueurs fouillent et spéculent en se demandant d’où vient et à qui profite la fuite juridique.

« Quand les journalistes essaient de trouver la source d’un journaliste, ils font du journalisme à propos du journalisme, explique le professeur Bernier. Ça va un peu contre l’orthodoxie du milieu. En même temps, on ne peut pas dire qu’il n’y a pas d’intérêt à savoir qui a laissé filtrer cette information et avec quelles motivations. Autant l’un doit assurer la confidentialité de la source, autant d’autres, dans un système pluraliste, peuvent essayer de l’identifier par intérêt public. »

Il résume encore plus succinctement le dilemme en disant que s’il avait été journaliste à Politico, il aurait sorti l’exclusivité, et que s’il était reporter au Washington Post ou au New York Times, il chercherait à comprendre qui a organisé la fuite. « Les deux options ont leur pertinence dans une société où il y a une pluralité, une concurrence entre les médias », dit-il.

Des pro-choix peuvent croire qu’un allié de leur position au sein de la Cour suprême a voulu les avertir de la possibilité d'annuler le droit à l’avortement. Les anti-choix peuvent au contraire penser que le brouillon infirmant la décision de 1973 a été révélé pour tenter de prévenir un éventuel changement de position.

La Cour suprême déjà bien empêtrée dans les divisions politiques du pays, ne serait-ce que par les nominations partisanes des juges, a elle-même lancé une enquête. Elle est menée par la colonelle Gail A. Curley, marshal de l’institution.

Sur les 260 employés du tribunal, seule une poignée (juges, clercs et secrétaires) avait accès au brouillon de la décision attendue en juin. Aucun document semblable n’a fait l’objet d’une fuite préalable depuis des décennies. Le texte de 98 pages estampillé 1st draft et envoyé à Politico est une photocopie d’un document agrafé, ce qui semble éliminer l’hypothèse d’un piratage du site juridique.

« Je pense que cette enquête de la Cour suprême, c’est de la poudre aux yeux, dit Patrick White de l’UQAM. De toute manière, les journalistes ne vont jamais révéler leur source. Et tout ce que son identification pourrait entraîner, c’est un licenciement si le coulage vient d’un secrétaire ou d’un clerc. »

À voir: Qu'est-ce que «Roe v. Wade»?

La stratégie de la source

 

Le média diffuseur marque aussi l’importance des mutations du secteur de l’information avec la révolution numérique. Politico, fondé en 2007 par des anciens du Washington Post, produit et relaie uniquement de l’actualité et de l’analyse politiques par l’entremise d’un magazine distribué gratuitement dans la capitale et surtout sur des plateformes numériques payantes. Le groupe comprend un site (politico.com), des infolettres, des podcasts et des radios en ligne devenus incontournables pour le gotha étasunien.

« Ce nouveau média spécialisé a une excellente réputation. Il est devenu une référence en journalisme politique, un peu l’équivalent dans son domaine du New York Times ou du Washington Post, les deux grandes références en information aux États-Unis », dit le professeur White. Il ajoute que le site spécialisé vient d’embaucher le Québécois Philippe J. Fournier comme analyste des sondages.

Politico appartient maintenant au groupe allemand Springer, qui l’a payé 1 milliard de dollars américains, le plus gros investissement de son histoire. Le Washington Post, en comparaison, appartient maintenant à Jeff Bezos, propriétaire richissime du site Amazon. Sa place de l’humain le plus riche est disputée par Elon Musk, qui vient de se payer le réseau social Twitter.

« Tous les médias ont été nouveaux à un moment donné, et Politico aussi est là pour faire son nom, enchaîne le professeur Bernier. Les pure players, comme disent les Français, ont une tradition à bâtir pour acquérir leurs lettres de créance dans l’écosystème médiatique. C’est ce qu’a fait Mediapart en France. C’est aussi intéressant de voir que la source, c’est-à-dire quelqu’un quelque part, a jugé que c’était plus payant de diffuser le document à ce média-là. La source aussi a des intérêts stratégiques, il ne faut pas l’oublier. »



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