Mission : rassembler les brebis

Dans la forêt, une meute de loups se dresse pour passer à l'attaque tandis qu'en voix off une femme chuchote d'inquiétude que «la faiblesse attire ceux qui attendent pour frapper l'Amérique»: le dernier spot républicain, tourné caméra à l'épaule à la manière d'un film d'épouvante, crie aux loups terroristes contre le candidat démocrate John Kerry. Une publicité de 30 secondes réalisée il y a plusieurs mois par le clan du président Bush mais dont il a jugé l'impact trop fort pour ne pas se la garder pour la fin de la campagne.

«Dans un monde de plus en plus dangereux, même après la première attaque terroriste contre l'Amérique, John Kerry et les gauchistes du Congrès ont voté pour réduire de six milliards de dollars le financement des opérations de renseignement, des coupes si importantes qu'elles auraient affaibli les défenses de l'Amérique», dit la voix off.

L'entourage du sénateur Kerry a vite réagi en dénonçant hier ce recours «désespéré» à la politique de la peur de la part des républicains. Mais à seulement dix jours de la présidentielle du 2 novembre, la symbolique des loups traduit aussi les efforts très concrets que déploient dorénavant chacun des camps pour rassembler leurs brebis et faire le plein d'électeurs probables.

Faire sortir le vote

«Maintenant que les débats télévisés sont terminés et qu'il reste peu d'occasions de lancer de grands messages nationaux, les deux campagnes se concentrent sur une seule et même chose: trouver leurs électeurs et s'assurer qu'ils aillent voter», disait cette semaine sur les ondes de PBS la correspondante à Washington de la revue Time, Karen Tumulty.

Les sondages qui placent les deux candidats coude à coude, combinés au fait que le nombre d'électeurs véritablement indécis (aussi peu que 3 %) est extrêmement réduit, signifient que le parti qui l'emportera sera celui qui saura le mieux, sur le terrain, attirer ses loyalistes dans les bureaux de scrutin. Ainsi des deux côtés s'est-on lancé dans des campagnes de mobilisation d'une ampleur telle que les dépenses pour les élections s'élèveront à 3,9 milliards $US, dont 1,2 milliard pour la seule présidentielle — en hausse de trois milliards par rapport à 2000. Chacun des partis dispose de bases de données contenant les noms de millions d'électeurs.

Des dizaines de millions de dollars sont en outre consacrés par les machines électorales au recrutement de nouveaux électeurs, en particulier dans des États comme l'Ohio, la Pennsylvanie et la Floride, où la bataille s'annonce extrêmement chaude. Juste en Floride, où MM. Bush et Kerry font campagne cette fin de semaine, 600 000 nouveaux votants (sur un bassin d'environ 12 millions d'électeurs) se sont inscrits depuis janvier. La démarche serait exemplaire si elle n'était pas si partisane: chacun des partis cherche avant tout à enregistrer des Américains qui lui seront favorables. Ce qui a donné ceci au Nevada il y a deux semaines: des anciens employés d'une organisation dont le Comité national républicain avait retenu les services ont déclaré à une télé locale que leur superviseur déchirait systématiquement les formulaires d'inscription des électeurs qui se déclaraient démocrates.

Vers un cafouillage ?

Reste à voir si les États-Unis pourront voter convenablement le 2 novembre. Or le pays replonge dans le cauchemar du cafouillage de la présidentielle de 2000 tandis que l'échéance se rapproche. «Si l'élection était tenue aujourd'hui et que les votes étaient comptés honnêtement, le sénateur John Kerry gagnerait probablement», écrivait hier le chroniqueur Paul Krugman dans le New York Times. «Mais les votes ne seront pas comptés honnêtement, et l'exclusion des votes de groupes minoritaires pourrait déterminer le résultat.»

On évalue que de quatre à six millions de bulletins n'ont pas été comptabilisés à l'élection d'il y a quatre ans, en partie à cause d'un système de vote défaillant. Le traumatisme a été le plus grand en Floride, où l'exclusion de quelque 30 000 votes, essentiellement dans les quartiers noirs, a fait basculer l'État dans le camp républicain et donné la présidence à Bush au bout de 36 jours d'une interminable saga judiciaire.

Pour éviter de rééditer la catastrophe, le président a signé en 2002 le Help America Vote Act (HAVA), destiné à remplacer les bulletins de vote à perforation par des systèmes de vote électronique. Il n'est pas sûr que la catastrophe puisse être évitée. D'abord parce que les nouvelles machines électroniques ne sont pas sans défaut de fiabilité (des tests ont démontré que des hackers pouvaient en percer les codes). Ensuite parce que 30 millions d'électeurs utiliseront encore les machines à perforation malgré le fait que le HAVA débloquait la somme de 3,9 milliards $US pour les nouveaux équipements. Enfin parce que ces investissements ne résolvent pas les difficultés inhérentes au fait que les États-Unis, ce que plusieurs ne savent pas, ne disposent pas d'un système électoral national.

DeForest Soaries, président de la nouvelle commission américaine chargée de superviser les procédures électorales, reconnaît d'ailleurs ceci: «En raison de cette approche décentralisée, fondée sur un système où chaque État a toute l'autorité sur son système électoral, [...] nous volons à vue, sans instruments.»

Aussi, les électeurs se mobilisant, les deux partis ont également mobilisé des armées d'avocats en vue d'inévitables contestations judiciaires qui pourraient, dit-on, retarder de plusieurs jours la proclamation des résultats de l'élection. En avant-goût de l'anxiété que vivront les Américains dans dix jours, la Floride, où tout pourrait ultimement se jouer encore une fois, ouvrait cette semaine ses bureaux de comté au vote par anticipation. Des problèmes informatiques ont été relevés dans certains comtés, comme celui de Broward, et l'affluence d'électeurs a donné lieu à de longues heures d'attente dans Miami-Dade — ce que les médias n'ont pas hésité à monter en épingle compte tenu du fait qu'il s'agit de deux comtés qui ont été au centre des événements d'il y a quatre ans. Dans l'ombre du chaos de 2000, ces préliminaires avaient valeur de test.