Un an plus tard, l’assaut du Capitole divise toujours les Américains

Les révélations sur la «tentative de coup d’État» du 6 janvier 2021 risquent d’être incriminantes pour Trump.
Photo: Getty Images via AFP Les révélations sur la «tentative de coup d’État» du 6 janvier 2021 risquent d’être incriminantes pour Trump.

Plus de trois heures. 187 minutes.

C’est le temps durant lequel l’ex-président américain Donald Trump a résisté aux nombreux appels de son entourage l’implorant de calmer la foule en train de prendre d’assaut le Capitole, à Washington. Sous les regards interdits du monde.

C’était il y a un an, le 6 janvier 2021.

Harangués depuis des jours, chauffés à bloc par des accusations répétées, et non fondées, de fraude massive et de vol d’élections, des milliers de partisans du populiste tentaient alors d’empêcher la certification du vote confirmant la victoire de Joe Biden à la présidentielle de novembre 2020, en s’attaquant au pouvoir législatif américain. Une tragédie qui, un an plus tard, continue de diviser les Américains, même si sa nature de coup d’État se fait de plus en plus claire, tout comme d’ailleurs la responsabilité de l’ex-président américain qui, depuis la Maison-Blanche, a tenté de s’opposer à rien de moins que la démocratie.

« L’insurrection du 6 janvier doit être comprise comme une tentative de coup d’État faisant partie d’un effort plus large visant à renverser des élections libres et honnêtes, résume en entrevue au Devoir le politicologue Omar Wasow, professeur au Pomona College en Californie. L’ancien président Trump et ses alliés ont tenté d’utiliser un large éventail de tactiques allant des poursuites infructueuses à l’intimidation de responsables des élections en passant par la violence de la foule, et ce, afin d’interrompre la transition pacifique du pouvoir. »

Les conclusions, à venir dans le courant de l’année 2022, du comité spécial de la Chambre des représentants chargé d’enquêter sur cette attaque du dôme de la démocratie américaine risquent d’ailleurs d’être particulièrement incriminantes pour l’ex-occupant du Bureau ovale. Dans les dernières semaines, le groupe d’élus, auquel ont pris part uniquement deux républicains — Liz Cheney du Wyoming et Adam Kinzinger de l’Illinois, devenus depuis des cibles de l’ex-président —, a entendu près de 300 témoins. Des membres de l’ancienne administration et des proches de l’entourage politique de Donald Trump pour la plupart.

Le comité a passé en revue également plus de 30 000 documents, dont près d’un millier de pages envoyées début décembre par l’ex-chef de cabinet du populiste, Mark Meadows. Leur teneur semble d’ailleurs confirmer les pires appréhensions face au caractère planifié de l’attaque du Congrès et aux intentions de l’ex-président américain et son entourage, pour se maintenir au pouvoir.

À titre d’exemple : un document PowerPoint de 38 pages transmis au comité résume une stratégie élaborée dans les jours qui ont précédé l’insurrection du 6 janvier pour renverser le résultat des élections de novembre. En substance, le plan recommandait à Donald Trump de déclarer l’état d’urgence au nom de la sécurité nationale, d’invalider le vote électronique, d’unifier sous la houlette du président la garde nationale, les ministères de la Justice, de la Sécurité intérieure et autres agences du gouvernement pour recompter le vote dans les 50 États, et surtout de mettre le vice-président, Mike Pence, à contribution pour faire passer les voix exprimées pour le camp démocrate dans celui des républicains, particulièrement dans les États où des fraudes ont été alléguées.

Rappelons que le 20 décembre dernier, une vaste enquête de l’Associated Press a identifié à peine 475 bulletins de vote frauduleux dans les six États clés qui ont ouvert les portes de la Maison-Blanche à Joe Biden. Cela représente 0,15 % des 311 257 bulletins qui, en Arizona, en Géorgie, au Michigan, au Nevada, en Pennsylvanie et au Wisconsin, ont fait tomber Donald Trump, sur les 25,5 millions de votes exprimés à travers le pays pour le démocrate. Un 0,15 % « qui n’aurait pas fait de différence sur l’issue du scrutin », a résumé l’agence de presse.

Sourd aux indignations

Durant l’attaque du Capitole, Mark Meadows a également reçu plusieurs messages textes, dont certains du fils de l’ex-président, Donald Trump Jr., et de figures emblématiques du réseau conservateur de télé Fox News, le pressant d’intervenir auprès du président pour qu’il mette fin à la violence en cours. Les émeutiers entraient alors par effraction dans le siège du pouvoir législatif. La séquence des événements a été fatale pour cinq personnes, dont un policier en service.

« Mark, le président doit dire aux gens du Capitole de rentrer chez eux. Cela nous blesse tous. Il détruit son héritage », a écrit l’animatrice Laura Ingraham, dans un échange direct avec l’exécutif américain révélé il y a quelques semaines par le comité chargé de l’enquête sur le 6 janvier. « S’il te plaît, amène-le à la TV », a ajouté son collègue Brian Kilmeade, jugeant que le président était alors en train « de détruire tout ce que vous avez accompli ».

Paradoxalement, après avoir livré ces traces compromettantes pour Donald Trump, son ex-chef de cabinet a décidé de revenir début décembre sur sa décision de témoigner devant le comité du congrès. Comme Steve Bannon, éminence noire et conseiller du populiste, qui a défié son assignation à comparaître devant les élus, Mark Meadows a été accusé d’outrage au Congrès, il y a quelques jours.

Ces résistances à témoigner ne jouent d’ailleurs pas en faveur de Donald Trump. Début décembre, son ex-avocat, John Eastman, qui a participé à la stratégie visant à voler les élections aux démocrates, a refusé de se présenter devant les élus en invoquant le cinquième amendement de la constitution qui lui permet de ne pas répondre à des questions lors d’une enquête pour éviter de s’incriminer lui-même.

Des proches inquiets

Le geste peut illustrer les inquiétudes qui se répandent désormais dans l’entourage de l’ex-président face aux risques de poursuites criminelles qui pourraient découler de l’enquête menée par les élus américains.

Des poursuites que Donald Trump cherche à ne pas alimenter, lui qui a porté devant la Cour suprême du pays en novembre le dernier jugement autorisant les Archives nationales à transmettre au comité des documents et échanges émanant de la Maison-Blanche avant et pendant le 6 janvier. Il estime que le privilège exécutif lui permet de tenir éloignées ces informations du regard public, ce que n’a pas reconnu un tribunal de Washington cet automne.

Tout en faisant obstruction à l’enquête, l’ex-président attise également les déclarations au sein des troupes républicaines et conservatrices qui maintiennent en vie l’idée d’une fraude électorale — en contradiction avec les faits — et celle que les émeutes du 6 janvier étaient par le fait même justifiées. En octobre dernier, Fox News est allé plus loin, avec un documentaire signé du commentateur ultraconservateur Tucker Carlson clamant que le 6 janvier n’était rien d’autre qu’un coup monté par les démocrates pour « persécuter » les patriotes conservateurs américains. En substance.

« Les événements du 6 janvier ont été si choquants et sans précédent que tout le monde, y compris les élus et les dirigeants républicains, les a dénoncés au lendemain du drame, résume John Carey, spécialiste de la politique américaine au Dartmouth College, joint par Le Devoir au New Hampshire. À ce stade, il était alors inimaginable de voir l’opinion publique dominante excuser cette violence. Or, comme cela a été souvent le cas dans les cinq dernières années, ce qui était inimaginable est vite entré dans la banalité. »

Un récent sondage mené en octobre par la Quinnipiac University a révélé que 66 % des républicains estimaient que les émeutes du Capitole n’étaient pas une attaque contre le gouvernement américain ; 77 % jugeaient du même souffle que Donald Trump ne pouvait pas en être tenu responsable. Mardi, l’Associated Press révélait que 39 % à peine des républicains se souviennent de cette journée comme d’un événement « extrêmement ou très violent », un an après le drame. Contre 87 % chez l’électorat démocrate.

Un autre coup de sonde lancé en novembre par la Monmouth University a mis en lumière le fait que 73 % de ces mêmes républicains considéraient l’élection de Joe Biden comme le seul résultat d’une fraude électorale. Des perceptions ancrées sur les mensonges répétés de l’ex-président, amplifiés par les réseaux conservateurs et les chambres d’écho numériques, et que les élus républicains redoutent de remettre en question, à l’approche des élections législatives de novembre 2022.

Le populiste, lui, devait prendre la parole le 6 janvier prochain pour commémorer cette « belle journée » au terme de laquelle il avait déclaré son amour aux émeutiers : « Rentrez chez vous ! On vous aime ! » leur avait-il dit. Il a toutefois annoncé mardi soir par voie de communiqué qu’il annulait ce rendez-vous, s’insurgeant à nouveau contre la « fraude » qui a selon lui, sans qu’il n’en apporte aucune preuve, entaché la dernière élection présidentielle remportée par Joe Biden. « Voilà qui était le crime du siècle ! » écrit Donald Trump.

Avec l’Agence France-Presse

 

À voir en vidéo