Le premier Sommet pour la démocratie s’ouvre dans un pays où la démocratie est en recul

«Aucune démocratie, nulle part dans le monde, n’est à l’abri d’un risque d’érosion, voire d’un effondrement pur et simple», estime Dan Slater, de l’Université du Michigan.
Photo: Marie-France Coallier Archives Le Devoir «Aucune démocratie, nulle part dans le monde, n’est à l’abri d’un risque d’érosion, voire d’un effondrement pur et simple», estime Dan Slater, de l’Université du Michigan.

Moins d’un an après l’attaque du Capitole de Washington par des partisans de Donald Trump cherchant à empêcher la certification du vote en faveur de Joe Biden et à enrayer le processus électoral du pays, les États-Unis se font l’hôte à partir de jeudi d’un premier Sommet pour la démocratie.

À l’appel du président américain, 100 pays — y compris le Canada — y prennent part, de manière virtuelle, afin de débattre du renouveau nécessaire des régimes démocratiques à travers le monde, et ce, « alors qu’ils font face à des défis sans précédent », résume le département d’État qui orchestre le projet. Des défis qui ébranlent désormais les États-Unis de l’intérieur.

Pour la première fois de son histoire, le pays a été qualifié de « démocratie en recul » par l’International Institute for Democracy and Electoral Assistance (IDEA), en novembre dernier.

Et forcément, l’étiquette vient désormais fragiliser le statut de leader que le pays cherche à se donner dans la démarche en cours. « Les efforts américains pour mener la lutte en faveur de la démocratie à l’échelle mondiale rencontrent un scepticisme évident et compréhensible cette année, résume le politicologue spécialiste des institutions démocratiques Michael Coppedge, professeur à l’Université de Notre-Dame, joint en Indiana. La démocratie des États-Unis fait face à des défis sérieux : sa représentation est de plus en plus déformée, la division y est élevée, la méfiance envers les élections et les experts est forte, tout cela alors que les républicains démontrent une volonté effrayante de contourner les règles du jeu. »

« C’est l’une des plus grandes leçons des années 2010 : aucune démocratie, nulle part dans le monde, n’est à l’abri d’un risque d’érosion, voire d’un effondrement pur et simple », résume en entrevue au Devoir le politicologue Dan Slater, de l’Université du Michigan, qui, en juin dernier, a posé sa griffe en bas d’une déclaration soutenue par plus d’une centaine d’universitaires américains appelant à réagir face à la fragilisation de la démocratie américaine. « Le fait que l’Amérique vit désormais avec la menace évidente d’un autoritarisme grimpant, en son sein, devrait d’ailleurs inciter le gouvernement Biden à appréhender le Sommet pour la démocratie avec un esprit d’humilité et, espérons-le, de coopération. »

Prêcher par l’exemple

Dans une tribune publiée dans les pages du USA Today mercredi, le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, a donné le ton de la rencontre en évoquant des « gouvernements autoritaires [qui] s’emploient activement à semer la division et la méfiance dans les démocraties » et a appelé les participants à s’engager « contre l’autoritarisme », « la corruption » et pour la protection « des droits de la personne ».

« Lorsque les démocraties favorisent des économies fortes et inclusives, gèrent les désaccords politiques sans effusion de sang, assurent la sécurité publique sans nier les libertés civiles et maintiennent la stabilité avec des élections libres et des transitions pacifiques de pouvoir, ces mesures sont vues et enviées par d’autres, a-t-il ajouté. En somme, ce que nous faisons dans nos propres pays façonne ce que font les autres pays dans le leur. »

La démocratie doit être traitée à l’avenir comme un objectif, plutôt qu’un club

 

Pour l’historien de la politique Alex Keyssar, professeur à l’Université Harvard, ce sommet donne une occasion aux États-Unis de « montrer au reste du monde que le pays souhaite encore être un leader parmi les nations démocratiques », dit-il en entrevue. « Mais pour redevenir un modèle, cela va dépendre de ce qui va se passer ici dans les cinq prochaines années en matière de refus de l’autoritarisme. » Entre autres.

« Ce sommet devrait surtout servir à partager les manières de protéger la démocratie contre ceux qui la menacent, plutôt que d’affirmer un leadership américain ou de tracer des divisions irréalistes et inutiles entre un “monde libre” et celui qui ne l’est pas », ajoute Dan Slater. « La démocratie doit être traitée à l’avenir comme un objectif, plutôt qu’un club. »

Un objectif fragilisé par la désinformation, elle-même nourrie par les réseaux sociaux, et dont l’influence n’augure rien de bon pour l’avenir, à en croire Michael Coppedge. « Notre démocratie risque de devenir plus défectueuse au cours des prochaines années, assure-t-il depuis un pays où, malgré sa défaite, le populiste Trump a encore une mainmise très forte sur le Parti républicain. Cela doit nous forcer à revoir notre manière d’être : au lieu de nous demander ce que nous pouvons faire pour soutenir la démocratie à l’étranger, il faut désormais se demander ce que l’on peut faire pour relever les défis dans notre propre maison. »

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