«Peril»: voyage au coeur d’une démocratie frappée de l’intérieur

L’ancien président républicain Donald Trump, lors d’un rassemblement avec ses partisans, à Phoenix, en juillet dernier
Photo: Ross D. Franklin Associated Press L’ancien président républicain Donald Trump, lors d’un rassemblement avec ses partisans, à Phoenix, en juillet dernier

Le 26 juin dernier, à Wellington, en Ohio, plus de 10 000 partisans de Donald Trump se sont réunis pour « sauver l’Amérique ». L’ex-président américain était là, gonflé à bloc pour dénoncer une énième fois des élections truquées qui, selon lui et en contradiction avec les faits, lui ont coûté la victoire, sept mois plus tôt.

« Nous n’avons pas perdu. Nous n’avons pas perdu. Nous n’avons pas perdu », a-t-il martelé, avant d’ajouter face à une foule appelant à son retour à la Maison-Blanche pour « quatre années de plus » : « Nous avons gagné les élections, deux fois. »

Élections volées. Fraude. Manipulation du scrutin… Le refrain de l’ex-vedette de la téléréalité est connu, depuis que les autorités électorales américaines ont confirmé la victoire de Joe Biden en novembre dernier. Un acharnement à décrédibiliser le camp démocrate en parfaite cohérence avec l’attitude du populiste, qui cherche ainsi à maintenir en vie l’image de vainqueur, de combattant, de résistant qui plaît à sa base, mais surtout à alimenter un autre de ses écrans de fumée qui lui servent depuis des mois, à grands coups de mensonges, à dissimuler une autre vérité : les élections de 2020, c’est finalement lui qui a cherché à les voler, relatent les journalistes du Washington Post Bob Woodward et Robert Costa, dans un autre essai percutant intitulé Peril (Danger).

Après Fear (Peur) en 2018 et Rage en 2020, ce dernier chapitre de leur « trilogie Trump » qui vient de sortir dresse, en passant par les coulisses des derniers mois de pouvoir de l’ex-président, le portrait inquiétant d’une démocratie américaine qui a bel et bien été attaquée de l’intérieur par Donald Trump. Et son départ de la Maison-Blanche, le 20 janvier dernier, est loin d’avoir complètement éloigné la menace qu’il fait toujours peser sur les institutions démocratiques du pays, selon eux.

« Nous sommes sur le chemin d’un coup d’État de la droite », a résumé, trois jours après la confirmation de la victoire de Joe Biden, le 10 novembre 2020, la directrice de la CIA, Gina Haspel, lors d’un appel téléphonique avec le chef de l’état-major interarmées des États-Unis, Mark Milley. La veille, Trump avait viré le secrétaire à la Défense des États-Unis, Mark Esper, un geste interprété par plusieurs comme un avertissement à ceux qui voudraient l’empêcher de mettre l’armée, le FBI ou la CIA au service de ses nouvelles ambitions politiques postélectorales : rester au pouvoir, coûte que coûte. « Tout ça est complètement fou. Il se comporte comme un enfant de six ans en colère », a-t-elle ajouté, tout en craignant être la prochaine sur la liste des remerciements.

Le plan des républicains

Donald Trump est en colère, oui, mais il va surtout aller très loin pour tenter de bloquer la route à Joe Biden, à qui il n’a toujours pas concédé la victoire à ce jour.

Ses tentatives de faire annuler le vote dans plusieurs États clés, en dénonçant des fraudes qu’aucune enquête crédible n’arrive à démontrer, ne mènent alors nulle part. C’est donc par son vice-président qu’il va tenter de conserver son siège.

Le 4 janvier 2021, un plan est d’ailleurs présenté à Mike Pence, en présence de Donald Trump, dans le Bureau ovale, indiquent les deux auteurs du bouquin en se référant à une note dont ils ont obtenu copie.

En six étapes, le plan consiste à faire refuser par Mike Pence la certification du vote dans sept États que le camp Trump a décidé de rendre litigieux, à dessein. La Géorgie, l’Arizona, le Michigan et la Pennsylvanie en font partie. Les républicains y dénoncent désormais la présence d’« électeurs alternatifs » pour justifier la chose. La mécanique vise à soustraire du compte définitif des millions de bulletins pourtant légalement déposés dans les urnes et à donner le rôle d’arbitre du résultat définitif au vice-président en faveur de Donald Trump.

Il se comporte comme un enfant de six ans en colère

 

La note a été transmise au sénateur républicain Lindsey Graham, un proche et fidèle de l’ex-président, qui, pourtant, depuis décembre avait admis la victoire de Joe Biden et jugé les appels à la fraude électorale « sans fondement ». Selon lui, le document a la crédibilité d’un texte écrit par un élève de « troisième année », indiquent des propos rapportés par les auteurs. « Je peux vous avoir demain une déclaration faite sous serment affirmant que la Terre est plate », aurait-il également lancé avec ironie.

N’empêche, mis sous pression par Donald Trump, Mike Pence va alors chercher des conseils auprès de l’ex-vice-président de George Bush père, Dan Quayle, 74 ans, qui a pris depuis des années sa retraite en Arizona. « Mike, tu n’as aucune marge de manœuvre. Rien. Zéro. Oublie ça », lui aurait dit Quayle lors d’un échange surréaliste que relatent les deux journalistes, au terme d’une série d’entrevues réalisées avec les acteurs au premier plan de l’ensemble des scènes décrites dans le livre.

« Je sais. C’est ce que j’essaie de dire à Trump, a répondu Mike Pence. Mais il pense vraiment que je peux [annuler le vote]. Et d’autres gars aussi disent que j’ai le pouvoir… »

Dan Quayle l’aurait alors interrompu : « Tu ne l’as pas. Arrête ça tout de suite », lui a-t-il dit, tout en lui rappelant qu’aucune preuve de fraude n’avait été apportée à ce jour.

Pence lui fait alors remarquer qu’il y a bien « quelques affaires » qui sortent en Arizona sur la validité du vote. « Mike, je vis en Arizona. Il n’y a rien ici », lui aurait répondu alors son homologue.

« Quelque chose de bien pire »

La suite fait désormais partie de l’histoire des États-Unis. Le soir du 5 janvier, Donald Trump tente une ultime fois d’inciter Mike Pence à mettre en application son plan pour annuler le résultat du vote. On est à la Maison-Blanche. Dehors, les fidèles du milliardaire, galvanisés par les allégations non fondées de fraude, ont commencé à converger vers Washington où, le 6, le vice-président doit présider la session parlementaire visant à certifier le vote en faveur de Joe Biden. Et Mike Pence affirme au président ne pas avoir l’autorité nécessaire pour qu’il en soit autrement.

« Et si ces personnes disent que tu l’as », aurait dit Trump à son fidèle second, en faisant référence à la foule. « Si ces gens te disaient que tu avais le pouvoir, ne le voudrais-tu pas ? »

Le lendemain, Mike Pence va s’en tenir à la réponse qu’il a donnée au président la veille — « non » —, en respectant les limites de sa fonction, et surtout la Constitution du pays, et ce, sous le dôme de la démocratie américaine assailli par les partisans du républicain déchu.

Les images ont fait le tour du monde. Pour Woodward et Costa, elles témoignent d’un échec des services de renseignement équivalent aux erreurs qui ont précédé Pearl Harbour et les attentats du 11 Septembre, écrivent-ils. Mais elles laisseraient également présager le pire.

« Est-ce que le 6 janvier a été une répétition générale ? » demandent-ils dans leur brique de 480 pages, en rappelant que la Révolution russe de 1917 qui a conduit à la fondation de l’Union soviétique en 1917 a été précédée d’une tentative manquée de renversement du régime des tsars en 1905, que Lénine a qualifiée plus tard de « répétition générale ».

Cette lecture du présent semble d’ailleurs partagée par Mark Milley qui, au lendemain de l’insurrection, aurait dit à l’un de ses collaborateurs que « ce que vous venez de voir est sans doute la prémisse de quelque chose de bien pire qui se trouve sur notre route ».

Peril capte d’ailleurs précisément l’esprit sombre de ce temps. Un temps où la menace s’est peut-être éloignée de la Maison-Blanche, pour mieux se mettre en embuscade.

Peril 

Bod Woodward et Robert Costa, Simon et Schuster, 2021, New York, 482 pages

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