Les États-Unis menacés par une «pandémie de non-vaccinés»

Face au variant Delta, une couverture vaccinale de 90 % et plus de la population est désormais nécessaire pour déjouer la transmission exponentielle du virus. Sur la photo, un groupe manifeste contre les mesures sanitaires, à Boston.
Photo: Joseph Prezioso Agence France-Presse Face au variant Delta, une couverture vaccinale de 90 % et plus de la population est désormais nécessaire pour déjouer la transmission exponentielle du virus. Sur la photo, un groupe manifeste contre les mesures sanitaires, à Boston.

Neuf mois après le début de la campagne de vaccination et cinq mois après un accès gratuit aux vaccins contre la COVID-19 offert à tous les adultes, la pandémie repart à la hausse aux États-Unis, soutenue par une rapide prolifération du variant Delta et par le rejet des vaccins et des mesures sanitaires dans plusieurs États, particulièrement ceux à forte concentration républicaine.

Une situation affligeante pour les gardiens de la santé publique, qui assistent, quasi impuissants à une hausse pourtant évitable, selon eux, des cas d’infection, d’hospitalisations et de décès, dont les niveaux approchent désormais les sommets de l’hiver dernier.

« C’est un portrait profondément frustrant pour tous les professionnels de la santé », résume en entrevue au Devoir Suzanne Judd, professeure à l’école de Santé publique de la University of Alabama, un des États les plus touchés par cette nouvelle vague que la Maison-Blanche cherche à contenir et à amoindrir à l’approche de la saison automnale et du prochain hiver. « La plupart des décès surviennent chez les personnes non vaccinées. Et il faut espérer que le lien personnel qui s’installe malheureusement entre ces nouvelles victimes de la COVID et leurs proches non vaccinés soit un facteur suffisant pour inverser cette tendance délétère à la résistance aux campagnes de vaccination. »

 
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C’est le nombre de personnes qui sont mortes de la COVID-19 en Arizona, mardi. Il s’agit d’un sommet depuis février dernier, lorsque la vaccination n’était pas encore accessible pour tous.

Au dernier décompte, jeudi, le nombre d’hospitalisations de patients atteints par le coronavirus frôlait les 94 000 à l’échelle du pays, contre 12 000 environ au début de l’été. La moyenne d’infections quotidiennes pour les sept derniers jours est passée à 151 361 cas et les décès à 1973, une croissance de 26 % depuis une semaine. Ce sont les niveaux les plus élevés enregistrés à l’échelle du pays depuis respectivement janvier et mars derniers.

Refus hospitaliers

Cette nouvelle vague post-estivale est nourrie en grande partie par des États comme la Floride, le Mississippi, l’Alabama, la Virginie-Occidentale, la Caroline du Sud, l’Idaho, l’Arkansas, la Géorgie ou la Louisiane, où le nombre de décès par 100 000 habitants est en constante hausse depuis le milieu du mois d’août.

Mercredi, le président américain, Joe Biden, a qualifié cette explosion de cas de « pandémie de non-vaccinés » lors d’une rencontre avec les leaders du monde économique. « Ce n’est rien d’autre que ça, désormais », a-t-il martelé, tout en faisant la promotion de son plan visant à accroire la couverture vaccinale dans le pays, « la clef pour contrôler la pandémie et redonner de la force à l’économie », a-t-il dit.

« La situation est très grave, résume l’épidémiologiste Mark Ebell, joint en Géorgie, où ce natif de Montréal enseigne à la University of Georgia. Le faible taux de vaccination, bien plus que la diminution de l’immunité du vaccin avec le temps, explique en grande partie cette reprise de la pandémie. » À peine 54 % des adultes de 18 ans et plus sont pleinement vaccinés dans cet État du Sud, soit autant que la moyenne nationale, mais bien moins que les 78 % du Vermont, du Massachusetts ou du Connecticut, qui trônent au sommet du palmarès.
 

Face au variant Delta, une couverture vaccinale de 90 % et plus de la population est désormais nécessaire pour déjouer la transmission exponentielle du virus.

« Dans notre comté, les deux hôpitaux refusent actuellement les ambulances parce qu’il n’y a plus de lits disponibles », déplore M. Ebell. Les lits dans les unités de soins intensifs sont au maximum de leur capacité au Texas, mais également au Tennessee, devenu l’État où le plus grand nombre de nouveaux cas sont enregistrés chaque jour.

En Arizona, mardi, 117 personnes sont mortes de la COVID-19 en une journée à peine, c’est un sommet depuis février dernier, lorsque la vaccination n’était pas encore accessible pour tous.

Inclinations politiques

Ces États se sont distingués dans les derniers mois pour la vive opposition politique qui s’y est fait entendre contre les mesures sanitaires, comme le port du masque dans les espaces publics, visant à limiter la propagation du virus et le nombre de morts.

Jeudi, dans une lettre commune, les procureurs généraux républicains de 24 États en ont rajouté une couche en qualifiant de « désastreuse », « contre-productive » et de « menace contre les libertés individuelles » la politique de vaccination obligatoire imposée par la Maison-Blanche la semaine dernière pour les employés de l’État, les sous-traitants du gouvernement et les entreprises privées de 100 personnes et plus. La mesure touche 80 millions d’Américains. Ces procureurs menacent en chœur de traîner Washington devant les tribunaux pour entraver cette obligation.

Le 30 juillet dernier, le gouverneur de la Floride, Ron DeSantis, a signé un décret interdisant l’obligation du port du masque aux élèves dans les écoles de son État. Il a menacé également cette semaine de sanction les administrations publiques de la Floride et les entreprises qui décideraient de rendre la vaccination obligatoire pour leurs employés.

C’est un portrait profondément frustrant pour tous les professionnels de la santé.

Une posture dénoncée par Joe Biden, qui a qualifié jeudi cette résistance idéologique aux principes édictés par les scientifiques de la Santé publique de « la pire sorte de politique », depuis la Maison-Blanche. « Les gouverneurs de Floride et du Texas font tout ce qu’ils peuvent pour saper les mesures de protection de la vie que j’ai adoptées. »

Cette semaine, le département de la Santé et des Services aux personnes de la Caroline du Nord a rappelé que les personnes non vaccinées ont 15,4 fois plus de risques de mourir de la COVID-19 que celles pleinement immunisées contre la maladie.

Dans ce contexte, les mesures de vaccination obligatoire dans les milieux de travail et les écoles sont à soutenir plutôt qu’à combattre, estime Suzanne Judd, tout en prônant d’autres actions, comme « l’augmentation les primes d’assurance pour les non-vaccinés ». Plus de 65 millions d’Américains sont toujours réticents à recevoir une première dose, 18 mois après le début de la pandémie. « Si leurs revenus se retrouvent affectés par leur décision, ils pourraient sans doute changer d’avis. »

« Tant de choses auraient pu être évitées si l’ancien président Trump avait déclaré clairement et sans ambiguïté en décembre 2020 que les vaccins fonctionnent, qu’ils sont sûrs et que tous ses partisans devaient en obtenir un, croit par ailleurs M. Ebell qui, comme d’autres, n’avait pas envisagé la tournure que le prochain automne est en train de prendre dans son pays. Tout ce que nous pouvons faire maintenant, c’est espérer que nous allons rapidement apprendre de nos erreurs, et surtout comprendre que la “liberté” n’est pas la seule ou la plus importante vertu civique. »

 

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