Crise de confiance entre Paris et Washington après la rupture du «contrat du siècle»

Le partenariat stratégique entre les États-Unis, le Royaume-uni et l’Australie, annoncé mercredi soir, inclut la fourniture de sous-marins américains à propulsion nucléaire à Canberra, qui devaient initialement être fournis par la France.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse

Le partenariat stratégique entre les États-Unis, le Royaume-uni et l’Australie, annoncé mercredi soir, inclut la fourniture de sous-marins américains à propulsion nucléaire à Canberra, qui devaient initialement être fournis par la France.

« Coup dans le dos », décision « brutale » et « insupportable », à la « Trump » : la relation entre la France et les États-Unis a tourné à la crise ouverte jeudi après la rupture du « contrat du siècle » de fourniture de sous-marins français à l’Australie. « Cela ne se fait pas entre alliés », a martelé le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian, qui avait négocié le « contrat du siècle » lorsqu’il était ministre de la Défense en 2016, en déplorant un fait accompli américain — et par ricochet australien — sans aucune concertation préalable.

Les États-Unis ont affirmé jeudi avoir eu des contacts avec la France avant l’annonce d’une nouvelle alliance entre Washington, Canberra et Londres qui verra l’Australie se doter de sous-marins à propulsion nucléaire de technologie américaine, mais Paris a démenti avoir été clairement averti en amont. « De hauts responsables de l’administration américaine ont été en contact avec leurs homologues français pour discuter de “AUKUS” [le nom de ce nouveau partenariat], y compris avant l’annonce » intervenue mercredi, a déclaré à l’AFP un haut responsable de la Maison Blanche.

Mais la France a aussitôt démenti fermement. « C’est vraiment, en bon français, un coup dans le dos », s’est-indigné M. Le Drian sur la radio France Info (RFI), se disant « en colère, avec beaucoup d’amertume ». « Nous avions établi avec l’Australie une relation de confiance. Cette confiance est trahie », a lancé le ministre.

Au même moment, la ministre française des Armées, Florence Parly, déplorait sur RFI « une très mauvaise nouvelle pour le respect de la parole donnée » et une décision « grave » en matière de politique internationale.

Ce gigantesque contrat de 90 milliards de dollars australiens (56 milliards d’euros) prévoyait la fourniture de 12 sous-marins français à propulsion conventionnelle à l’Australie.

Au-delà du choc franco-australien, cette rupture spectaculaire jette un froid entre Paris et Washington, alors que Joe Biden était censé incarner une embellie dans la relation transatlantique après quatre années de brutalité trumpienne. « Cette décision unilatérale, brutale, imprévisible ressemble beaucoup à ce que faisait Monsieur Trump », l’ancien président américain, a déclaré M. Le Drian.

« On a appris brutalement par une déclaration du président Biden que voilà, le contrat qui était passé entre la France et les Australiens s’arrête, et puis les États-Unis vont proposer une offre nucléaire, dont on ne connaît pas le contenu, aux Australiens », a-t-il pointé au lendemain de l’annonce.

Les autorités françaises ont annoncé jeudi avoir annulé une soirée de gala prévue vendredi à Washington, a confirmé jeudi à l’AFP un responsable sous le couvert de l’anonymat. Cette réception, à la résidence de l’ambassadeur de France à Washington, était censée célébrer l’anniversaire d’une bataille navale décisive de la guerre d’indépendance des États-Unis, conclue par une victoire de la flotte française sur la flotte britannique, le 5 septembre 1781.

« Coup de Trafalgar »

Le camouflet a aussi suscité la colère des parlementaires français, qui ont dénoncé « un coup de Trafalgar de la part pays alliés ».

« Nous allons devoir nous interroger sur l’attitude récurrente de certains de nos alliés, qui se comportent plus comme des adversaires que comme des concurrents loyaux », a déclaré Christian Cambon, le président de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat.

Les sénateurs s’inquiètent également de la vente à un pays non doté de l’arme nucléaire de sous-marins à propulsion nucléaire. Cela « n’a pas de précédent », « les États-Unis et le Royaume-Uni changent les règles du jeu », selon le communiqué du Sénat.

De son côté, la présidente de la commission de la défense de l’Assemblée nationale, Françoise Dumas, a fustigé le « caractère inamical, voire déloyal » de la décision australienne, et « une remise en cause incompréhensible d’un partenariat stratégique d’ampleur ».

« Il va falloir des clarifications. Nous avons des contrats. Il faut que les Australiens nous disent comment ils s’en sortent », a renchéri Jean-Yves Le Drian en réclamant des « explications » à l’Australie comme à Washington.

Les sous-marins anglo-américains était davantage dans l’intérêt du pays, a pour sa part déclaré jeudi le ministre australien de la Défense, Peter Dutton. « Nous avions besoin d’un sous-marin à propulsion nucléaire et nous avons examiné nos options », a-t-il précisé au cours d’une conférence de presse. « Les Français avaient une version qui n’était pas supérieure à celle qui est utilisée par les Etats-Unis et le Royaume-Uni, et en fin de compte, notre décision s’est basée sur ce qui est dans l’intérêt de notre sécurité

L’Union européenne « déplore » aussi de ne pas avoir été informée ni consultée sur le pacte de sécurité et va « analyser ses répercussions », a annoncé jeudi le chef de la diplomatie européenne. « Un accord de cette nature n’a pas été cuisiné avant hier. Cela prend du temps. Mais nous n’avons pas été informés, nous n’avons pas été consultés. Nous le déplorons », a-t-il déclaré au cours d’une présentation de la stratégie de coopération de l’UE dans la région indopacifique.

« Cela ne va pas remettre en question la relation avec les États-Unis », a-t-il toutefois assuré. « Une analyse de la situation et des répercussions de cette alliance va être réalisée et la prochaine réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE, prévue le 18 octobre à Luxembourg, offre une opportunité pour une discussion sur cette alliance », a indiqué son porte-parole Peter Stano.

« Premiers concurrents »

« Il est certain que nous avons une petite crise diplomatique sur la table », résume Anne Cizel, spécialiste de politique étrangère américaine à l’université parisienne de la Sorbonne. « Les États-Unis envoient un signal un peu curieux en ce sens qu’ils réclament une présence [militaire] de leurs alliés européens dans l’Indopacifique et dans le même temps se positionnent en premiers concurrents des ventes de sous-marins français », résume-t-elle.

Joe Biden a d’ailleurs promis de continuer à « travailler étroitement avec la France », « allié-clé » dans la région indopacifique. Visiblement sans apaiser le courroux de Paris.

La diplomatie française n’a jamais cédé à l’enchantement pro-Biden, consciente qu’il poursuivrait la même priorité stratégique — la rivalité avec la Chine — que ses prédécesseurs Donald Trump et Barack Obama (2009-2017), même s’il y mettait plus les formes vis-à-vis de ses alliés.

Paris peut se targuer d’une relation privilégiée avec les États-Unis sur un certain nombre de dossiers, à commencer par la lutte antijihadiste, de l’Irak au Sahel. Mais l’affaire du partenariat stratégique avec l’Australie — qui vise aussi à contrer les ambitions de la Chine — concrétise un peu plus, après le retrait d’Afghanistan, un mode d’action et de décision très unilatéral du nouveau président américain.

« Cela confirme le fait que les États-Unis attendent de leurs alliés de la docilité et ne sont pas dans une logique de consultation », fait observer Thomas Gomart, directeur de l’Institut français de relations internationales (Ifri).

Pour Anne Cizel, ce coup porté aux ambitions françaises traduit aussi une « rivalité de leadership » entre les États-Unis et un président français, Emmanuel Macron, qui se pose en « leader de la défense de l’Europe ». « Les quatre ans de Donald Trump, si difficile que cela ait été sur un plan transatlantique, ont procuré une opportunité au leadership français, franco-allemand », note-t-elle.

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