Dissensions autour de la mémoire des victimes noires de lynchage

En 2018, l’Initiative pour une justice équitable (Equal Justice Initiative) a ouvert le Monument national pour la paix et la justice, où les noms de 800 victimes de lynchage entre 1877 et 1950 sont gravés sur des plaques de métal.
Photo: Robert Chiarito Agence France-Presse En 2018, l’Initiative pour une justice équitable (Equal Justice Initiative) a ouvert le Monument national pour la paix et la justice, où les noms de 800 victimes de lynchage entre 1877 et 1950 sont gravés sur des plaques de métal.

Aux États-Unis, des initiatives se multiplient pour honorer la mémoire d’Afro-Américains victimes de lynchages, comme Samuel Bush, accusé en 1893 d’avoir violé une femme blanche. Mais elles se heurtent à la résistance d’une partie du pays, qui refuse d’évoquer ce passé tragique.

« Nous apprenons de nos erreurs passées pour que cela n’arrive plus », dit Rich Hansen, enseignant d’histoire qui fait campagne pour installer un monument en mémoire de Samuel Bush à Decatur, petite ville de l’Illinois, un État du nord.

Là-bas, il y a près de 120 ans, cet homme avait été tiré de force de la prison où il attendait son procès par une foule en colère, qui l’avait battu puis pendu. « Si notre nation veut surmonter sa division raciale, nous devons d’abord apprendre ce qu’il s’est passé et pourquoi c’est arrivé », explique Rich Hansen à l’Agence France-Presse.

Un an après le meurtre de George Floyd en mai 2020, qui avait déclenché une vague de manifestations antiracistes dans tout le pays, de plus en plus de projets visent à commémorer la mémoire des milliers d’Afro-Américains lynchés entre la fin de la guerre de Sécession et la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Un passé « horrible »

L’Initiative pour une justice équitable (Equal Justice Initiative), un groupe basé à Montgomery dans l’Alabama, a rassemblé les noms de 4400 victimes de lynchage entre 1877 et 1950. En 2018, elle a ouvert le Monument national pour la paix et la justice, où les noms de 800 d’entre elles sont gravés sur des plaques de métal.

L’Initiative travaille aussi avec des groupes locaux pour prélever de la terre des sites des lynchages et remplir des bocaux aux noms des victimes.

« C’était une période horrible de notre passé, et nous devons le regarder en face », affirme l’historienne Melissa Thiel, qui fait campagne pour ériger une plaque en mémoire de George Hughes à Sherman, dans le Texas.

C’est dans cette ville qu’en 1930, cet ouvrier agricole, accusé d’avoir agressé la femme de son patron blanc, est mort asphyxié dans une cellule alors que le bâtiment avait été incendié par la foule qui voulait le lyncher.

Son corps avait ensuite été pendu à un arbre, puis les manifestants avaient entièrement brûlé les commerces tenus par des Afro-Américains.

À Sherman, où un monument commémorant les soldats tombés pour le Sud confédéré se tient près du tribunal, le projet est bloqué par la municipalité qui, selon Mme Thiel, ne souhaite pas faire resurgir cette tragédie passée.

Cette justification ne satisfait pas l’historienne. « Ne parle-t-on pas de la Seconde Guerre mondiale ? De l’Holocauste ? Du 11 Septembre ? Ces événements sont tragiques, mais on en parle bien », dit-elle.

« Une peur innée »

L’opposition peut parfois devenir violente, comme à Kansas City dans le Missouri, un État qui s’était rangé comme le Texas aux côtés des confédérés.

En juin 2020, au plus haut des manifestations après la mort de George Floyd, des inconnus avaient décroché une plaque érigée deux ans plus tôt en mémoire de Levi Harrington, un Afro-Américain lynché en 1882 après avoir été faussement accusé d’avoir tué un policier.

Retrouvée, la plaque est désormais placée près d’un musée de l’histoire afro-américaine à Kansas City.

« Il y a une peur innée [des Américains blancs] que l’identité qu’ils se sont construite en tant que détenteurs du pouvoir dans ce pays ne soit plus vraie », fait valoir la directrice du musée, Carmaletta Williams. « Il est maintenant reconnu qu’être un homme blanc et avoir des privilèges de Blancs ne vous accordent plus une place spéciale dans la société, donc ils se battent contre ça », affirme-t-elle.

Les lynchages ne sont pas l’apanage des anciens États du Sud esclavagiste.

À Duluth, tout au nord du Minnesota, qui faisait partie de l’Union pendant la guerre de Sécession, une place est consacrée à trois hommes noirs accusés de viol et battus à mort puis pendus en 1920.

Un siècle plus tard, George Floyd est mort asphyxié sous le genou d’un policier blanc à Minneapolis, dans le même État.

« On a vu avec George Floyd que le racisme systémique et la violence [contre la communauté noire] sont encore présents », explique Avi Viswanathan, de la Société d’histoire du Minnesota basée à Saint Paul.

Selon lui, il ne faut pas « s’isoler des histoires de notre passé, car elles peuvent se répéter ».

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