Dans l’Ouest des États-Unis, la ruée vers l’eau

Pour la première fois depuis la livraison d’eau initiale du barrage en 1907, aucune eau ne s’écoulera du lac vers le canal A du Klamath Project, un projet d’irrigation construit en 1906 pour peupler la vallée d’agriculteurs. Quelque 1200 exploitations agricoles familiales dépendent encore de l’eau de ce canal, artère principale d’un réseau qui irrigue plus de 80 000 hectares de terres.
Photo: Dave Killen/ The Oregonian via AP Pour la première fois depuis la livraison d’eau initiale du barrage en 1907, aucune eau ne s’écoulera du lac vers le canal A du Klamath Project, un projet d’irrigation construit en 1906 pour peupler la vallée d’agriculteurs. Quelque 1200 exploitations agricoles familiales dépendent encore de l’eau de ce canal, artère principale d’un réseau qui irrigue plus de 80 000 hectares de terres.

À Klamath Falls, dans l’Oregon, l’écosystème est bouleversé par l’épuisement du lac. Pour protéger les poissons, dont dépendent les tribus autochtones, le gouvernement a mis un barrage à l’arrêt, provoquant des pénuries d’eau et la colère des agriculteurs.

Dans la tribu amérindienne des Klamaths qui peuple le sud de l’Oregon, on raconte de génération en génération comment le Créateur G’mok’am’c a donné naissance au c’waam, un poisson d’eau douce gris tacheté de jaune pouvant vivre jusqu’à 50 ans. Pour sauver les habitants du Haut-Lac, G’mok’am’c a lacéré un serpent géant de son couteau en obsidienne. En tombant dans le lac, l’arme s’est brisée en mille morceaux qui se sont chacun transformés en créatures. G’mok’am’c a soudé le sort de la tribu à celui du poisson : si le c’waam disparaît, le peuple disparaîtra aussi.

« Écosystème détruit en un siècle »

Aujourd’hui, le Haut-Lac de Klamath s’épuise et ses poissons se meurent. Dans un contexte de sécheresse historique pour l’Ouest américain, le gouvernement fédéral a décidé au printemps de maintenir le barrage fermé pour préserver le niveau du lac et protéger le c’waam et le koptu, deux espèces sacrées pour les Klamaths, inscrites depuis 1988 sur la liste des espèces menacées de disparition. Pour la première fois depuis la livraison d’eau initiale du barrage en 1907, aucune eau ne s’écoulera du lac vers le canal A du Klamath Project, un projet d’irrigation construit en 1906 pour peupler la vallée d’agriculteurs. Quelque 1200 exploitations agricoles familiales dépendent encore de l’eau de ce canal, artère principale d’un réseau long de 300 kilomètres qui irrigue plus de 80 000 hectares de terres. Cette crise de l’eau rappelle celle survenue il y a vingt ans, quand des manifestants ont organisé un siège au barrage de Klamath Falls avant d’en forcer les portes pour irriguer les champs malgré l’interdiction.

Au mois de mai, Grant Knoll et Dan Nielsen, deux militants soutenus par Ammon Bundy, connu pour avoir participé à un siège armé dans un parc naturel en 2016, ont acheté la terre adjacente au barrage de KlamathFalls. Ils y ont installé un « centre d’information sur la crise de l’eau », une tente de cirque où sont placardés des extraits de la Constitution entre des drapeaux américains et des bannières pro-Trump. Leur mouvement de protestation a été très peu suivi dans la vallée, l’essentiel de la communauté agricole refusant toute violence et privilégiant la voie juridique pour réclamer de l’eau. Mais dans le bassin, l’amertume des agriculteurs grandit à mesure que l’été avance. Le sentiment d’abandon est d’autant plus grand que la plupart sont descendants de colons à qui le gouvernement avait fait don de terres en échange de leur exploitation, après la Première Guerre mondiale, dans un contexte où l’Amérique avait faim.

« Les poissons étouffent », avertit Alex Gonyaw, biologiste pour la tribu des Klamaths, en conduisant à l’aube son bateau sur le Haut-Lac, dont la profondeur est actuellement de 1,8 m. Il met en cause des facteurs climatiques (des étés de plus en plus secset venteux), mais aussi humains : « L’homme a modifié l’équilibre du lac en le traitant comme un réservoir, précise le chercheur. Il a creusé des canaux, drainé les marécages pour en faire des pâturages, pollué l’eau. La prolifération d’algues est telle que les jeunes poissons ne survivent plus. Cet été pourrait être celui de l’extinction des c’waam et des koptu, dont il reste respectivement 3400 et 2400 spécimens. » Dans un centre de recherche tribal près de Chiloquin, il en élève en captivité, espérant les relâcher si le lac guérit. « Les Klamaths ont vécu plus de 13 000 ans en harmonie avec cet écosystème. Nous l’avons détruit en un siècle. »

« Comme si de l’or s’envolait »

Pour les Klamaths, sauver ces poissons est un effort de conservation en même temps qu’un acte militant. « On essaie de préserver nos derniers vestiges, explique Don Gentry, le chef de la tribu. En signant un traité avec le gouvernement en 1864, nous avons renoncé à la plupart de nos territoires en échange du droit à perpétuité de pêcher, de chasser et de nous rassembler sur la terre de nos ancêtres. L’intervention humaine met nos ressources en danger. Le bassin doit prendre le tournant du développement durable. » Lors de la crise de la sécheresse de 2001, la volonté des Klamaths de protéger le c’waam a provoqué une montée duracisme à Klamath Falls, où certains membres de la tribu se voyaient refuser de se faire servir de l’eau au café. Aujourd’hui, les tensions sont plus ténues, mais il leur arrive de tomber sur des graffitis de personnages urinant sur le c’waam ou des pancartes le traitant de poisson poubelle.

Au sein de la communauté agricole, on surveille le niveau du Haut-Lac comme on suivrait les taux en Bourse. Le site officiel du Bureau de réclamation, l’agence fédérale gérant l’eau et les barrages, le représente sous la forme d’une tasse de thé plus ou moins pleine. « Il y a assez d’eau pour irriguer tout le monde, dit Mike McKoen, propriétaire d’une exploitation de menthe et d’oignon de 1000 hectares à Malin. Ce n’est pas tant la sécheresse qui m’affecte que de mauvaises politiques publiques. » Cette année, seulement 15 % de ses terres sont exploitées, irriguées grâce au secours de son puits. « Ce n’est pas une histoire de poissons, mais de prise de pouvoir, affirme-t-il en maniant une poulie dans son entrepôt. L’eau est utilisée comme une arme. Les Klamaths veulent des réparations pour ce qui leur a été infligé par le passé et pousser les agriculteurs à la faillite. » En 2001, son oncle, qui venait d’hériter de la ferme familiale, a cru qu’elle ne survivrait pas à un été sans eau. Il est mort d’une crise cardiaque au mois de septembre cette année-là, à 53 ans. « Je me demande souvent si la crise de l’eau a tué mon oncle, confie Mike McKoen. Je ne comprends pas qu’on fasse autant souffrir les agriculteurs pour des poissons qu’on essaie de sauver sans succès depuis trente ans. »

L’homme a modifié l’équilibre du lac en le traitant comme un réservoir. Il a creusé des canaux, drainé les marécages pour en faire des pâturages, pollué l’eau. La prolifération d’algues est telle que les jeunes poissons ne survivent plus.

Ben DuVal vit dans la maison construite des mains de son grand-père, qui a obtenu ce terrain en tant que vétéran dont le nom a été tiré au sort en 1949 pour habiter une terre de 50 hectares, encore sous l’eau vingt ans plus tôt. Il aime regarder son champ depuis la fenêtre de la cuisine et regarder pousser le foin sur le sol fertile qu’il espère laisser en héritage à ses deux filles de 12 et 14 ans. Aujourd’hui, il contemple surtout de la terre séchée s’élever sous des bourrasques inhabituelles et venir gifler le flanc de sa maison. « C’est terrible à voir, confie l’agriculteur. C’est comme si de l’or s’envolait. »

Beaucoup de ses voisins pensent que le changement climatique n’est pas réel, ce qui ajoute à leur incompréhension face à la crise de l’eau. Pour Ben et Erika DuVal, le réchauffement rend les systèmes d’irrigation comme le Klamath Project non pas obsolètes, mais d’autant plus cruciaux. « Ce projet d’ingénierie fait de notre bassin agricole une zone bien plus résiliente que si nous comptions sur les précipitations, affirme Ben DuVal. C’est ce type d’invention qui nous permettra à l’avenir de faire face aux changements climatiques. »

Perte d’habitat naturel

La région connaît sa sixième année la plus sèche depuis 127 ans que des registres sont tenus. L’assèchement des canaux contribue au faible rechargement de la nappe phréatique surlaquelle comptent les habitants des communes qui n’ont pas l’eau courante. Le 2 juillet, Kelsey Steinberg a senti son corps s’engourdir quand aucune goutte n’est sortie du robinet, dans sa maison en bordure du canal D, près de Merrill. Cette mère d’une fillette de deux ans utilise depuis un réservoir que son frère réapprovisionne toutes les deux semaines. Nathan, son mari, a dû vendre 35 de leurs 50 vaches faute de pouvoir leur donner à boire. Du fait de la forte demande de forage (le comté de Klamath a reçu 122 signalements de puits domestiques asséchés, contre les 2 ou 3 annuels ces dernières années), le délai d’attente pour construire un puits plus profond est de trois mois et le tarif des travaux a doublé. « Le fardeau financier s’ajoute au reste, dit Kelsey Steinberg. Même si on décidait de partir, qui voudrait acheter notre maison maintenant ? »

Au bout de la chaîne de canaux se trouvent deux refuges fauniques censés conserver les vestiges des marécages qui recouvraient la vallée avant l’aménagement du Klamath Project. Le Bas-Lac, surnommé le « grand joyau de la Pacific Flyway » parce qu’il sert d’étape aux oiseaux migrateurs, est le premier refuge fédéral pour gibier d’eau créé aux États-Unis, en 1908. Il est aujourd’hui asséché et à l’abandon. Les pontons ne mènent à rien, les roseaux secs gisent, aplatis. Dans un crépitement permanent s’agitent des milliers de sauterelles qui ont proliféré quand les oiseaux ont cessé de venir. « Des centaines d’espèces ont perdu leur habitat », explique Caroline Brady, biologiste pour l’organisation de défense de l’environnement California Waterfowl. Le bassin semble aujourd’hui loin de l’accord sur l’eau frôlé en 2015. Il incluait tribus, associations d’agriculteurs et organisations environnementales, mais a expiré avant d’être signé par le Congrès. « La région est maintenant plus polarisée, dit la biologiste. La conversation sur les changements climatiques est devenue très politisée. »

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