Passer sa pandémie dans les égouts

Les sans-abri sont de plus en plus nombreux dans les rues de Las Vegas, mais aussi dans les égouts pluviaux situés sous la ville.
Photo: David Becker Associated Press Les sans-abri sont de plus en plus nombreux dans les rues de Las Vegas, mais aussi dans les égouts pluviaux situés sous la ville.

Tout près des devantures étincelantes des boutiques Louis Vuitton ou Christian Dior, à Las Vegas, des milliers de personnes sans-abri mendient, fouillent dans les poubelles ou fixent le vide sous une chaleur accablante. Ils sont de plus en plus nombreux à vivre dans les rues, selon des organismes communautaires qui leur viennent en aide, mais aussi dans les égouts pluviaux situés sous la ville.

À l’entrée du centre de désintoxication Crossroads of Southern Nevada, Donovan Morris, coiffé d’une casquette associée à des sports extrêmes, gère l’accueil des nouveaux patients, dont près de la moitié sont itinérants. L’homme à la carrure imposante est visiblement heureux de sa nouvelle vie. Il y a un an, il vivait dans les égouts pluviaux avec sa femme, et une dépendance à l’alcool et à la méthamphétamine.

« C’est un endroit épeurant », affirme M. Morris. Ils sont des milliers, comme lui, à se réfugier dans le labyrinthe sous la ville pour échapper au climat aride et au contrôle des policiers, qui s’y aventurent peu. Dans ces tunnels généralement très secs, les désœuvrés s’y aménagent un petit espace de vie.

« Je cuisinais avec mon barbecue, rapporte le père de quatre enfants, qui était autrefois gérant d’un magasin. Je pouvais cuisiner beaucoup de choses sur mon barbecue, même du gâteau ! »

Photo: David Becker Associated Press Non loin du Caesars Palace, des bénévoles s’apprêtent à descendre dans les tunnels pour offrir des denrées et de l’aide aux personnes itinérantes qui y trouvent refuge

Mais la cohabitation y est parfois violente. Et quand de rares orages surviennent dans cette zone désertique, ils emportent tout avec eux dans les égouts. « J’ai failli mourir deux fois pendant les cinq ans où j’ai habité là. La dernière fois, j’ai dû m’agripper pour me sortir de l’eau », raconte celui qui était sans-abri depuis 2006.

Il habite maintenant à Crossroads, où il a suivi un parcours pour se libérer de ses dépendances. L’établissement est dirigé par David Marlon, qui descend chaque mois dans les tunnels pour convaincre les résidents d’accepter son aide. « C’est un endroit horrible, où il n’y a pas de toilettes, pas d’eau courante, pas d’électricité. L’usage de drogues y est commun et accepté », témoigne M. Marlon, aussi président-directeur général de l’organisme Vegas Stronger.

Amplification pandémique

D’après ses observations, le nombre de personnes sans logis a légèrement augmenté pendant la pandémie de COVID-19. Il craint toutefois que davantage de locataires soient expulsés de leur logement lorsque prendra fin le moratoire sur les évictions décrété par les centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) des États-Unis.

Arnold Stalk est président-directeur général de l’organisme SHARE Village, qui offre des services d’urgence de toutes sortes pour les personnes démunies, comme de l’hébergement, des vêtements, de la nourriture et des soins de santé. Il estime que la pandémie a beaucoup amplifié les problèmes, dont celui de l’itinérance, étant donné les nombreuses pertes d’emplois à Las Vegas.

Mais pour lui, le plus grand responsable est le manque de logements sociaux. « Il n’y a pas assez de logements pour tout le monde. Où les gens peuvent-ils aller ? » s’insurge M. Stalk. Son organisme à but non lucratif s’attaque justement à ce problème, en convertissant notamment de vieux motels et des conteneurs à marchandises en logements.

Le comté de Clark, où se trouve Las Vegas, reconnaît qu’il manque près de 60 000 logis pour répondre aux besoins des familles à faible revenu. Son site Internet liste des projets pour en créer environ 3000 dans les prochaines années. Ses élus n’ont pas donné suite à notre demande d’entrevue.

Moyen de défense

Alors que les problèmes de santé mentale et de consommation abusive sont intimement liés à l’itinérance, le centre de désintoxication Crossroads, lui, est plus rempli que jamais, selon David Marlon. Pour la première fois, les 182 lits étaient tous occupés en mai dernier. « Il y a des gens qui utilisent la drogue et l’alcool comme moyen de faire face aux difficultés engendrées par la pandémie », constate M. Marlon.

Courtney Johnson est passée bien proche d’être du nombre. L’ancienne patiente de Crossroads était sobre depuis quatre mois lorsque la COVID-19 a forcé le confinement et la fermeture de l’économie de Las Vegas. Rapidement, elle a perdu son emploi dans une compagnie d’aviation, tout comme son mari. « J’étais déprimée, j’étais chez moi 24 heures sur 24. Je me suis dit : “Ça y est, je vais faire une rechute”. Mais les rencontres des Alcooliques anonymes sur Zoom, puis distancées dans des parcs, m’ont sauvé la vie », raconte celle qui est aujourd’hui l’assistante de M. Marlon.

Photo: Roxane Leouzon Le Devoir Donovan Morris

Mme Johnson n’a jamais été sans-abri. Toutefois, en côtoyant les autres participants au programme de désintoxication, elle a compris que sa dépendance aurait pu la mener dans la même situation. « La différence, c’est que j’avais des parents qui avaient de l’argent », souligne-t-elle.

La sympathique quarantenaire aux cheveux noirs croit aujourd’hui être sur la bonne voie. Tout comme Donovan Morris. « Je suis un homme nouveau, je regarde vers l’avant. J’ai envie de me faire baptiser encore pour me laver du passé », commente-t-il. Les tunnels, il a décidé de ne plus y penser. Et surtout, de ne pas y retourner.

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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