L’intoxication par la désinformation pour excuser l’insurrection

Au centre, Jacob Anthony Chansley, autoproclamé le QAnon Shaman, en référence au groupe conspirationniste américain, et figure forte de l’émeute du 6 janvier.
Photo: Saul Loeb Agence France-Presse Au centre, Jacob Anthony Chansley, autoproclamé le QAnon Shaman, en référence au groupe conspirationniste américain, et figure forte de l’émeute du 6 janvier.

La désinformation et les théories du complot peuvent-elles excuser les actes violents et les comportements irrationnels, comme l’attaque du Capitole de Washington, le 6 janvier dernier, par des partisans de l’ancien président Donald Trump ? C’est en tout cas la ligne de défense que se préparent à présenter dans les prochains jours devant les tribunaux plusieurs avocats d’émeutiers ayant pris part à l’assaut spectaculaire du dôme de la démocratie américaine dans les derniers jours de l’ère du populiste.

Une stratégie en phase avec l’époque de désinformation, et de la radicalisation qu’elle peut induire chez certains citoyens, mais qui semble toutefois vouée à l’échec, estiment plusieurs experts.

« Nous sommes devant une défense frivole qui a peu de chance de réussir », estime en entrevue au Devoir le juriste américain Barry Richard joint en Floride. Il a été l’avocat de George W. Bush au début du siècle. « Il serait ridicule de ne pas condamner quelqu’un qui a participé à une émeute violente sous prétexte qu’on lui a faussement fait croire que cette participation était correcte. Si la désinformation devait être reconnue juridiquement comme une excuse à nos actes, cela serait un précédent très dangereux. Mais cela ne va pas se produire ».

Galvanisés par les accusations incessantes et non fondées de vol des élections présidentielles par le camp démocrate, des centaines d’Américains ont pris d’assaut le Capitole le 6 janvier dernier, sous les harangues de Donald Trump. Leur objectif était de faire dérailler le processus de certification de la victoire de Joe Biden par le pouvoir législatif.

Si la désinformation devait être reconnue juridiquement comme une excuse à nos actes, cela serait un précédent très dangereux. Mais cela ne va pas se produire.

Depuis novembre, ni le camp républicain, ni les instances électorales du pays, ni la recherche indépendante, ni les poursuites judiciaires visant à faire annuler le scrutin n’ont réussi à démontrer l’existence de cette fraude, qualifiée depuis de « Grand Mensonge ».

À ce jour, près de 450 Américains ont été arrêtés par le FBI, puis traînés devant la justice fédérale pour avoir répondu à l’appel à l’insurrection lancé par l’ex-président le 6 janvier depuis la Maison-Blanche. De ce nombre, plusieurs se disent désormais victimes de manipulation par la désinformation nourrie par Donald Trump.

Depuis sa défaite, l’ex-président maintient encore et toujours qu’il a été victime d’un vol électoral. Sans en amener la preuve. Des proches, dont son avocate Sydney Powell, évoquent même sérieusement le retour au pouvoir du populiste… en août prochain, même si aucun cadre légal ou législatif ne peut permettre la concrétisation de ce scénario qui tend surtout à maintenir vivant, à dessein, la théorie du complot.

« J’ai l’air d’un idiot en le disant aujourd’hui, mais j’avais foi en Donald Trump », a commenté un des émeutiers, Anthony Antonio, cité par l’Associated Press. L’homme a reconnu ne pas s’être intéressé à la politique avant que l’ennui provoqué par la pandémie ne le conduise vers les nouvelles conservatrices des réseaux câblés et les réseaux sociaux de droite. « Je pense qu’ils ont fait un excellent travail pour convaincre les gens », a-t-il dit.

Son avocat, Joseph Hurley, parle d’ailleurs de la désinformation comme d’« une maladie » que tout le monde peut attraper. La raison pour laquelle son client est devenu émeutier, « c’est parce qu’il était idiot et qu’il a cru ce qu’il a entendu sur Fox News », a-t-il dit.

Pour Albert Watkins, l’avocat de Jacob Anthony Chansley, figure forte de l’émeute du 6 janvier, l’exposition répétée aux mensonges et aux propos incendiaires de l’ex-président ont porté atteinte aux lignes de défense intellectuelles de son client. L’état psychologique de ce dernier, autoproclamé le QAnon Shaman en référence au groupe conspirationniste américain, s’apparentait à celui de quelqu’un qui aurait subi un lavage de cerveau et qui serait sur le point de chuter entre les mains d’un gourou de secte, a fait valoir M. Watkins.

« Il n’est pas fou », a dit l’avocat à propos de son client. « Les gens qui sont tombés amoureux de Jim Jones [leader tristement célèbre de la secte le Temple du peuple] et qui l’ont rejoint en Guyane avaient des maris, des femmes, des vies. Mais ils ont bu le Kool-Aid », boisson qu’il avait chargée de poison pour perpétrer un assassinat de masse de ses membres à la fin des années 1970.

La peur et l’incertitude peuvent altérer notre réflexion, rétrécir notre capacité d’analyse d’une situation d’ensemble. Mais dans le cas du Capitole, les gens ont agi en pleine conscience, pensant qu’ils avaient le feu vert d’une autorité pour le faire.

« La désinformation a toujours existé, résume à l’autre bout du Zoom Sébastien Tremblay, professeur de psychologie et décodeur des manipulations médiatiques à l’Université Laval. Elle a aussi dans le passé conduit des foules à poser des gestes violents. Mais ce n’est pas elle qui est responsable de ces gestes. Il faut des prédispositions pour être réceptif à la propagande et pour passer à l’acte. »

Et il ajoute : « La peur et l’incertitude peuvent altérer notre réflexion, rétrécir notre capacité d’analyse d’une situation d’ensemble. Mais dans le cas du Capitole, les gens ont agi en pleine conscience, pensant qu’ils avaient le feu vert d’une autorité pour le faire. »

L’intoxication par la propagande risque ainsi d’être un argument fragile devant les tribunaux pour les émeutiers, et ce, au lendemain de l’enregistrement d’un plaidoyer de culpabilité par l’un d’eux, mercredi, devant une cour de la Floride. Paul Allard Hodgkins, 38 ans, de Tampa a reconnu avoir participé en toute connaissance de cause à l’attaque du Capitole. Cet aveu pourrait permettre à ce conducteur de grue de Tampa de récolter une peine de prison et une amende moindre, face à une justice qui ne semble pas très ouverte à considérer la manipulation par le mensonge comme un facteur atténuant.

« Il n’y a aucune excuse pour le 6 janvier, a dit son avocat, Patrick Leduc, devant le tribunal fédéral. Voilà pourquoi [mon client] se lève et plaide coupable. Il reconnaît que ce qu’il a fait était mal, et il n’y a aucune excuse pour cela. »

Un historique judiciaire défavorable aux émeutiers

Plaider la folie par la désinformation est une chose, mais convaincre un tribunal américain du bien-fondé de cette relation de cause à effet en est une autre, estime en entrevue au Devoir la juriste Ann Murphy, professeur de droit à la Gonzaga University de Spokane, dans l’État de Washington. 

Sommes nous face à une ligne de défense désespérée ?

Les avocats représentant les émeutiers du 6 janvier ont très peu d’options. La loi et les faits sont contre leurs clients. Le FBI et les procureurs disposent d’une grande quantité de preuves, la plupart électroniques et photographiques. Lorsque ni la loi ni les preuves ne sont en votre faveur, vous n’avez pas grand-chose à argumenter. Le poète américain Carl Sandberg disait : « Si les faits sont contre vous, faites valoir la loi. Si la loi est contre vous, faites valoir les faits. Si la loi et les faits sont contre vous, tapez du poing sur la table et criez ». 

Face à la justice, la désinformation peut-elle justifier une manipulation ?

Non. Les tribunaux américains ont toujours soutenu que l’argument du « lavage de cerveau » n’excuserait pas un comportement criminel. Plusieurs jurys ont conclu à la culpabilité d’accusés dans ces circonstances d’ailleurs. Le cas le plus célèbre est celui de Patty Hearst (fille du magnat de l’édition enlevée par un groupuscule d’extrême gauche en 1974 et convaincue par ce groupe de commettre des crimes). Son avocat a plaidé la manipulation et appuyé ses propos par le témoignage de trois psychiatres pour établir qu’elle avait subi un lavage de cerveau entre les mains de l’Armée de libération symbionaise. Mais le jury l’a déclarée coupable à l’unanimité. Cela a été la même chose pour John Larry Layton, le seul individu reconnu coupable de crimes et de complot après le massacre de la secte de Jonestown. Il est difficile d’imaginer un cas plus convaincant de lavage de cerveau : des centaines de personnes ont bu du poison à la demande de leur chef religieux, Jim Jones. 

Malgré tout, est-ce que l’argument pourrait permettre aux émeutiers d’aller chercher des peines moins lourdes ?

La désinformation ne peut être avancée durant le procès, mais elle peut l’être au moment de la détermination de la peine. Elle peut être mentionnée comme un facteur atténuant. Et d’ailleurs, comme les « laveurs de cerveau », dans ce cas, sont l’ex-président et le réseau d’information le plus regardé aux États-Unis, Fox News, plutôt qu’un mouvement religieux sectaire, les avocats ont en main un argument convaincant, d’autant que 53 % des Américains croient toujours que Donald Trump est toujours le vrai président du pays. 


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