Las Vegas se déconfine sans distanciation

C’est la fin des mesures de distanciation obligatoires mardi dans les casinos, les restaurants, les bars et les salles de spectacle de Las Vegas, tandis que la capitale américaine du divertissement émerge de son week-end le plus achalandé depuis le début de la pandémie.

Il y a un an, le fameux Strip de Las Vegas était désert, le monde du tourisme arrêtait de tourner et le Nevada atteignait un taux de chômage historique de près de 30 %. Cette année, des Américains de partout au pays ont fait la fête dans ses rues illuminées et ses hôtels-casinos plus grands que nature. Pour plusieurs, ce long week-end férié de Memorial Day était la première occasion de voyager depuis le début de la crise sanitaire.

Dimanche midi, une cinquantaine de personnes faisaient la file pour se faire croquer le portrait devant la célèbre enseigne « Bienvenue dans la fabuleuse Las Vegas », à l’entrée du boulevard Las Vegas. Quatre étudiantes du New Hampshire, en roadtrip dans l’Ouest, attendent patiemment leur tour sous un soleil de plomb.

« C’est comme s’il n’y avait plus de COVID-19 », commente Nicole Scarfo en riant. Étant vaccinées, elle et ses amies disent voyager en toute quiétude. « C’est excitant de voir que la vie revient à la normale. Ç’a été une année difficile pour la santé mentale et ça fait du bien de voir tout le monde sortir et socialiser », juge Rebecca Stephens.

À quelques pas de là, Cocovinny Zaldivar vend ses jeunes noix de coco à boire aux touristes. Ses fruits sont munis d’un bouchon biodégradable en farine de maïs, qu’il a lui-même inventé. « Les touristes ne sont pas de retour à 100 %, mais c’est un bon début. Ce week-end, je dirais que c’est environ à 80 % de 2019 », évalue l’homme d’affaires.

« Ce retour est un soulagement, poursuit-il. Habituellement, les casinos n’ont même pas de serrure parce qu’ils sont ouverts en permanence, mais ils ont dû fermer complètement au printemps dernier. Ç’a été très difficile pour l’économie, nous étions tous sans emploi. »

Il est vrai que le tourisme remonte significativement depuis le mois de mars, selon l’organisme Las Vegas Convention and Visitors Authority. Ce sont 2,6 millions de visiteurs qui ont foulé le territoire lasvegasien en avril 2021, comparativement à 3,5 millions en avril 2019 — et 106 000 en avril 2020. Et les revenus des casinos ont quant à eux déjà dépassé ceux de 2019.

Les grands absents sont les touristes étrangers. Pas l’ombre d’un accent québécois ne semble avoir résonné ce week-end dans les foules compactes. Même si les Québécois n’ont pas l’option de parier leurs économies dans les casinos de la province, qui sont toujours fermés, ils sont vraisemblablement rebutés par la perspective d’une quarantaine de deux semaines au retour des États-Unis.

Masque ou pas masque ?

Le trafic est tel que l’autobus public à deux étages prend presque une heure pour remonter les moins de 10 kilomètres qui séparent le sud du Strip et le centre-ville de Las Vegas, autre secteur touristique un peu moins fréquenté. Par la fenêtre défile ce qui ressemble à un Times Square tropical sur les stéroïdes, où des showgirls en bikinis brillants et plumes colorées se collent aux touristes le temps d’une photo. Les gens doivent faire la file pour tout : commander au restaurant, rentrer dans une salle de spectacle et même atteindre les passerelles qui enjambent le boulevard.

À bord du véhicule, les passagers ont l’obligation de porter un masque. C’est un contraste avec les hôtels et restaurants, où le port du masque est optionnel pour les personnes vaccinées, selon les recommandations des Centers for Disease Control and Prevention des États-Unis. Or, à voir la faible proportion d’individus se couvrant le visage, alors que le taux de vaccination national approche 60 % pour les 12 ans et plus, il apparaît évident que certaines personnes non vaccinées outrepassent la directive.

« C’est un système basé sur l’honneur, donc c’est un défi. Il n’y a pas de moyen facile de vérifier si les gens sont effectivement vaccinés », souligne Brian Labus, professeur d’épidémiologie à l’Université du Nevada à Las Vegas.

Photo: Roxane Léouzon Le Devoir Une foule de touristes traversant le boulevard Las Vegas devant l'hôtel-casino Caesars Palace en fin d'après-midi. 

L’excitation est dans l’air

Au pub Hennessey’s, rue Fremont, presque 80 % des tables sont occupées au milieu de l’après-midi, ce qui est la limite acceptée jusqu’à lundi. Le gérant, Krzysztof Olender, est très content de pouvoir ouvrir à 100 % dès mardi. « Pour nous, c’est redevenu aussi occupé qu’en 2019, rapporte celui qui porte le masque, tout comme l’ensemble de ses employés. Les congrès seront bientôt de retour, notre équipe de hockey participe aux séries éliminatoires et le stade rouvre complètement ! »

En face du pub, Josh Henderson et Quaniesha Jackson rangent leur matériel après avoir donné un spectacle musical de rue. Ces résidents de Portland, en Oregon, sont de passage à Las Vegas pour leurs premiers spectacles depuis plus d’un an. « Je me sens si heureux et nerveux. J’ai attendu tellement longtemps ce moment », commente le souriant rappeur.

J'ai envie de vivre ma vie, nous sommes jeunes et voulons juste nous amuser.

 

La jeune femme estime qu’ils ont reçu une bonne quantité de pourboire, considérant le fait que leur performance n’a pas duré longtemps. « Les gens sont avides de musique live, car ils n’ont pas pu en voir depuis longtemps », dit-elle, alors que sa voix est presque enterrée par les cris de joie de certains passants.

En soirée, à l’hôtel médiéval Excalibur, des hordes de jeunes femmes sont tout aussi enthousiastes à l’idée d’assister au spectacle de danseurs nus australiens Thunder From Down Under. L’une d’elles porte un ruban blanc indiquant qu’elle se marie très bientôt. « On s’est fiancés en juillet 2020, alors on ne savait pas si ça prendrait du temps pour pouvoir faire notre cérémonie. On s’estime heureux que les restrictions diminuent déjà », raconte celle qui ne porte pas de masque même si elle n’est pas vaccinée.

« J’ai envie de vivre ma vie, nous sommes jeunes et voulons juste nous amuser », explique la jeune fiancée Taylor Ludwig.

Un test pour Las Vegas

Du point de vue de la santé publique, est-ce sage pour Las Vegas de laisser tomber presque toutes les règles sanitaires ? « Le taux de vaccination monte, et le nombre de cas actifs et d’hospitalisations est plutôt bas depuis plusieurs mois », souligne l’épidémiologiste Brian Labus.

Le taux de vaccination dans le comté de Clark, où se trouve Las Vegas, est actuellement de 40,11 % pour au moins une dose selon le Nevada Health Response, alors qu’il a dépassé 60 % au Québec. Par diverses stratégies, plusieurs hôtels-casinos ont par ailleurs atteint un taux de vaccinés très élevé parmi leurs employés, de 90 % dans certains cas, et demandent à ceux qui ne le sont pas de se faire dépister régulièrement.

Dans les sept derniers jours, une moyenne de 36 nouveaux cas ont été détectés chaque jour, sur une population de 2,3 millions. M. Labus est quand même inquiet de la fin des mesures de distanciation, tout en comprenant l’importance de trouver un équilibre entre la santé publique et la santé économique.

Ce n’est que dans deux semaines environ qu’il sera possible de voir les effets sanitaires de cette réouverture. Pour Las Vegas, ce sera l’occasion de démontrer que la « ville du vice » est sécuritaire et qu’elle peut accueillir encore davantage de touristes.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

À voir en vidéo