Les États-Unis, un pays au système d'immigration brisé

Après un trajet de 21 jours en bus, à cheval et à pied depuis le Nicaragua, Iselda et Pedro Pablo sont arrivés à l'église d'Angel Campos avec leur fille de 7 ans.
Photo: Fabien Deglise Le Devoir Après un trajet de 21 jours en bus, à cheval et à pied depuis le Nicaragua, Iselda et Pedro Pablo sont arrivés à l'église d'Angel Campos avec leur fille de 7 ans.

À en croire Joe Biden, la crise migratoire est en train de se résorber à la frontière sud des États-Unis, où la situation est désormais « sous contrôle »,a-t-il dit vendredi matin dans une entrevue accordée au réseau NBC, après les débordements des dernières semaines.

Les demandeurs d’asile, dont l’espoir d’une nouvelle vie en sol américain a été réactivé par l’arrivée du démocrate à Washington, ont fait s’écrouler depuis février les infrastructures en place, forçant le nouveau gouvernement à monter à la hâte des centres d’accueil temporaires. Un a été ouvert la semaine dernière dans le sud du Texas. Jeudi, un deuxième a vu le jour à Tucson, ville du sud de l’Arizona où Diego Javier Pena Lopez, responsable de la Casa Alitas, organisme venant en aide aux migrants, est le premier à contredire le président.

« Il n’y aura jamais rien sous contrôle tant que les problèmes de fond n’auront pas été réglés, tant que des dizaines de pays seront toujours exclus pour les demandes d’asile, dit-il. On a essayé de nous faire croire qu’il y avait une crise, mais ce n’est pas le cas. Nous sommes simplement face à une roue qui tourne et qui se remet à tourner un peu plus aujourd’hui. »

Des correctifs sont en cours pour remettre de l’ordre dans un système brisé après quatre années de trumpisme, ajoute-t-il. Mais selon lui, les États-Unis n’ont pas seulement besoin de structures d’accueil pour faire face à un flux migratoire qui est redevenu croissant. Ce sont aussi des politiques plus compréhensives qu’il leur faut. « Les gens qui arrivent à la frontière ne sont pas là pour nuire ou nous menacer, dit-il. Ce sont des exilés, des familles pour la plupart, qui fuient des contextes de vie insoutenables, de la violence, de la persécution, dans leur pays d’origine et qui viennent ici pour trouver la sécurité et un environnement apaisé pour y vivre normalement. Dans le pays de toutes les opportunités, comme on aime se présenter. »

Il ajoute : « Personne ne veut être forcé à quitter l’endroit où il vit. S’il le fait, c’est généralement en dernier recours. On ne peut pas les rejeter. Il faut les accueillir à bras ouverts et œuvrer en même temps sur la scène internationale pour s’attaquer aux climats politiques, sociaux, environnementaux qui les ont conduits ici. »

Les visages de l’entraide

À Ajo, petit village à l’architecture coloniale planté au milieu du désert, à plus de 100 kilomètres à l’ouest de Tucson, José Castillo, retraité de 82 ans, a vu défiler des centaines de ces réfugiés dans les dernières semaines, déposés là par des services frontaliers débordés après leur avoir accordé un droit d’entrée temporaire et un ordre de comparaître devant un tribunal fédéral d’immigration. Il leur a offert bénévolement ses services de traduction. Plusieurs débarquent aux États-Unis sans parler anglais.

« Le plus difficile pour moi, c’est de voir les enfants, dit-il. Le traumatisme qu’ils ont vécu sur le chemin va rester en eux pour toujours. » Il ravale un sanglot. « J’ai vu aussi une femme de mon âge arriver ici en fauteuil roulant. Imaginez le désespoir qu’il faut pour quitter sa maison, à cet âge, et arriver à la frontière dans cet état », ajoute celui qui a passé toute sa vie dans ce coin de l’Arizona.

Photo: Fabien Deglise Le Devoir À Ajo, Jose Castillo, 82 ans, est devenu le traducteur bénévole pour des centaines de demandeurs d'asile qui croisent son chemin.

Au loin, des voitures de la patrouille des frontières passent et repassent sur la route 85, où la surveillance a été accentuée dans les dernières semaines et des postes de contrôle temporaires installés pour vérifier l’identité et le statut des automobilistes sur cet axe de communication, incontournable pour atteindre les villes plus au nord depuis la frontière, et ainsi traquer les illégaux.

Depuis le début de l’année, les demandeurs d’asile arrivent pour la plupart du Venezuela, du Brésil, de Cuba, d’Haïti et, plus rarement, du Nicaragua, par la voie officielle. Les illégaux, eux ? Par le désert, en provenance des pays toujours exclus des nouvelles politiques migratoires de Joe Biden. Lorsqu’attrapés, ils sont remis entre les mains des autorités mexicaines, puis renvoyés dans leur précarité, contraints  à la violence du désert pour entrer malgré tout aux États-Unis, ou menacés par des groupes criminels qui cherchent à tirer profit du drame humain en cours. Cela représente 90 % de gens qui cherchent à entrer aux États-Unis, selon les données officielles.

Un ticket vers l’avenir

Leonardo, 32 ans, sa femme Anna, 29 ans, et leurs deux enfants, Lucas et Isabella, 5 et 11 ans, n’ont pas eu à vivre cet autre traumatisme. Arrivés mardi du Brésil, ils ont vu la porte s’ouvrir pour eux. Après 14 jours sur la route de l’exil. « Notre pays est en crise. La violence y est partout », assure le travailleur de la construction rencontré cette semaine dans la salle communautaire du sanctuaire créé par Angel Campos à Phoenix. Plusieurs fois par semaine, ce pasteur affable recueille les demandeurs d’asile fraîchement arrivés à la frontière, leur offre un toit, une oreille, des repas, avant de les laisser continuer leur chemin.

« Le contexte de vie était insoutenable, ajoute Anna, enseignante à la maternelle. Sans emploi. Sans accès aux médicaments, sans sécurité. Ce n’est pas ce que l’on veut pour nos enfants. »

« On a l’obligation morale d’aider ces gens», dit M. Campos tout en ajoutant que le problème d’immigration aux États-Unis est avant tout un problème de racisme et d’intolérance. « L’esprit des gens s’est refermé. Ils sont incapables de voir l’apport des flux migratoires. Les migrants qui passent par le sanctuaire cherchent seulement un endroit qui va leur permettre enfin de vivre en sécurité. Plusieurs ont de l’argent. Ils vont s’intégrer, créer des entreprises, trouver un travail, jamais devenir des fardeaux. »

C’est ce que souhaite Pedro Pablo, 39 ans, arrivé avec sa fille Maideline, 7 ans, et sa femme Iselda, 28 ans, qui, en repensant aux 21 jours qui les ont conduits jusqu’à l’église d’Angel Campos, en bus, à cheval, à pied, depuis le Nicaragua, se met soudainement à pleurer. « On a affronté tous les dangers, raconte la jeune mère au foyer sans plus de détails. Il a fallu payer des douaniers à plusieurs frontières pour ne pas être renvoyés chez nous. » Un chez eux détruit par le passage de deux ouragans, Eta et Iota, en novembre dernier et par des tensions politiques qui ont fini par en faire un milieu de vie impossible.

« Nous étions persécutés, humiliés, méprisés parce que nos opinions politiques vont contre celles du gouvernement en place », dit-elle. Son mari était fermier, là-bas. « Ce que l’on cherche maintenant, c’est une vie sans répression. Je veux un avenir pour ma fille et surtout vivre dans la dignité. »

Dignité. Au regard du bracelet électronique placé par les services d’immigration à la cheville de son mari, ils ne semblent pas encore l’avoir totalement trouvée.

« Tous les hommes, demandeurs d’asile, s’en font installer un à leur entrée au pays, pour être suivis à la trace jusqu’à la destination qu’ils ont donnée aux douaniers et jusqu’à ce que l’immigration établisse qu’ils ne sont pas une menace pour le pays », dit Angel Campos. Pour Anna et Pedro Pablo, ce sera Atlanta. Pour Leonardo et sa famille ? Le New Jersey.

« Vous ne le saviez pas pour le GPS ? ajoute le pasteur, l’air mi-amusé, mi-affligé. Eh bien, comme on dit : Bienvenue aux États-Unis. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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